Je me promène beaucoup. Je change de chemin, j'essaie telle ou telle autre rue, je suis encore un peu surprise d'arriver au bon endroit. Je croise des gens avec des plans, plein, mais on ne me demande jamais le chemin. Peut-être que je n'ai pas encore l'air tout à fait d'être ici. En même temps je n'y rencontre que des gens de passage. 

Un matin, en faisant de la paperasse-de-travail, j'écoute un podcast sur la tyrannie du bonheur. J'ai l'impression de ne rien comprendre, ne rien entendre, les mots sont posés les uns à la suite des autres et ne veulent rien dire. J'en ingurgite beaucoup de cette façon en ce moment, ils sont là, ils se distilleront peut-être. Je guette un peu leur effet j'avoue. 

Un après-midi nuit, je rentre un peu chafouine, j'ai des comptes-rendus à écrire, des difficiles qui me taraudent juste comme il faut. Finalement on regardera son film fétiche de quand il était petit et encore plus roux. Un crochet à la main, ça faisait longtemps. Plus tard, bien plus tard, on me retrouvera dans la cuisine en train de tout changer de place. Un peu plus et je rangeais mes thés par ordre alphabétique. 

Sinon je suis partie de chez le psy en oubliant de payer, c'est grave docteur? 

C'était 48h, pas forcément à tuer, mais à vivre au moins, comme un passage obligé. Pour avoir l'après il fallait vivre ça. Un début de vacances aussi, sans liste qui guiderait mes pas -pendant quelques heures au moins- et sans trop de souhaits non plus. Un peu hébétée, peut-être.

Je me suis réveillée en croyant que c'était l'aube, parce que la lumière était tout éteinte. Le chien s'est secoué dès qu'il a entendu mes yeux s'ouvrir (mais comment fait-il??), et alors j'ai eu la curiosité d'aller voir l'heure. Une heure d'entre-deux, trop tard pour un jour de travail, trop tôt pour un jour de vacances, mais ça m'allait bien, poisson entre deux eaux. 

J'avais décidé que la journée du 24 serait assez inoffensive. Ce fut paperasses, courses et vétérinaire, le rattrapage de tout ce qui n'avait pas pu être fait avant en somme. Sous le coude j'avais éventuellement un passage en ville pour qu'il ait quelque chose sous le sapin quand même, mais je n'ai pas trouvé le courage finalement. Je me suis autorisée à être un peu à contretemps, pour une fois. On avait un menu griffonné sur un post-it, et à 19h nous nous y sommes mis. La bûche, puis la chicken pie, les purées, c'était un peu désordonné. Un paquet de chips plus tard tout était soit au four, soit au frais.

Tu crois qu'il faut que je prenne une douche? Bon je me change, mais à moitié seulement. Finalement un fier pompon se dressait sur ma tête et je mis même quelques paillettes dans mon cou. 

Le 25, j'aurais quand même bien voulu que tout ça soit derrière nous. Dans la rue les gens allaient, tenant précautionneusement des assiettes dorées, il y avait encore des paquets à ouvrir dans leurs coffres. J'ai marché en prétendant que toutes les maisons étaient vides, que c'étaient moi et la liberté dans mes pas les chanceux. De cette journée j'ai aimé la pie encore meilleure réchauffée. 


On est sorti un peu à contre-temps-contre-courant, dans l'après-midi, pour manger des pistolets (avancement dans la belgitude: +1). Les magasins étaient ouverts et les gens pressés, mais nous on s'est baladé dans un parc et on avait les horaires du cinéma dans la poche. Après on a écouté de belles voix lire de beaux textes en découpant des moufles et des théières dans des pâtes aux odeurs d'orange et de cacao. Un peu de l'avent a enfin commencé à se faire une petite place, sur la pointe des pieds. 

Mercredi j'avais cet entretien, c'est vrai, mais l'excitation est retombée comme un soufflé. Tout cela a commencé par un questionnaire sur lequel il s'agissait de cocher des "j'aime/j'aime pas", ça m'a paru louche. Fallait-il cocher j'aime pour "aider les autres"? Et pour les épineux "perdre de l'argent", "faire des taches ingrates", "avoir toujours raison"? Je ne sais pas si je voulais vraiment qu'on se fasse une idée de moi de cette façon. Je suis sortie d'un long entretien un peu monologue face à trois personnes, dont deux ne m'ont jamais regardé dans les yeux, en me disant que j'avais peut-être le droit de décider que ce n'était pas là que j'avais envie d'envisager la suite. C'était plutôt bien de choisir de ne pas avoir à faire quelque chose qui ne me disait trop rien, même si c'est en rougissant que j'ai remarqué que la sensation m'était assez inédite. 

Demain soir, ma respiration pourra enfin se faire plus ample, l'agenda pourra rester quelques jours dans le sac, (si je résiste…) et ce pull marine promis pour le 25 devra vraiment avancer. 

Ps: Je me languis follement d'une tasse de Rouge d'automne, et pas d'échoppe Mariage Frères ici, quelqu'un aurait-il envie d'un peu de thé de Bruxelles au délicieux garanti en échange?


17 bisous sur le pied gauche/ Je faisais de mon mieux pour la rassurer, mais en réalité j'étais terrorisée

Vendredi soir, on tripote de la plasticine qui vaut des uns, on prononce "acklaboumchlak" en se bouchant les oreilles, on m'apporte des fleurs et des chocolats pour Noël et c'est très touchant.

Les gens m'envoient des messages de vacances, de Noël. Ça vrombit, un peu, ça grossit, ma différence,  mon impression d'être étrangère a tout ce qui préoccupe les gens en ce moment et j'ai peur du paroxysme.
Être dans une petite gare de campagne, toujours ce sentiment, et même qu'il commence à y faire un peu froid.

J'ai envie d'un croque monsieur vert à l'avocat et au pesto. On n'a pas du faire les courses -si ce n'est au night-shop du coin- depuis bien un mois. C'est la décroissance, faute de temps (et d'envie!). Puis, d'une rébellion un peu adolescente je me dis, à quoi bon… 
Demain il y aura une longue marche dans la nuit, ça devient ma nouvelle marotte, le froid aux joues et les histoires de fantômes.

Vendredi nuit, une soirée laborieuse, des papiers, des chiffres à aligner, des questions notées sur un coin de feuille, une matinée avec les mutuelles à prévoir… c'est le statut ô combien ironique d'indépendante qui veut ça. Pour dire qu'il y a la vie, aussi, un peu, même si ma robotisation est en bonne voie, je pars au lit l'ordi et les aiguilles sous le bras. Le nouveau tricot, une histoire un peu ambitieuse peut-être, mais avec un fil pailleté qui se nomme "mon prince charmant", et les tout nouveaux joujoux, des aiguilles circulaires. Je regarde "Bloody daughter", un documentaire tellement touchant sur Martha Argerich, par sa fille. Je regarde cette famille évoluer, je regarde ça comme un objet étranger, ces discussions, ces échanges.

Ça fait si longtemps que je ne me suis pas vernis les ongles. 



Je vide des pots, des tubes, des flacons. 
Je porte et reporte, j'use jusqu'à la corde, ou j'en aurais envie en tout cas. 
C'est comme si je préparais un grand voyage et qu'il fallait que j'y parte légère. 

J'ai écrit des cartes de vœux, jusque tard dans la nuit, il faut quand même des preuves que c'est Noël. 

J'ai une liste de choses auxquelles ne pas penser, du thé "l'attrape coeur" parce que je suis vernie par certains aspects. 

Et le 23 au soir j'aurai à nouveau l'occasion de refaire surface, si l'envie m'en prend, le réveil ne sonnera plus pendant quelques jours, et la lancinante peur de mal faire mon boulot pourra faire un pas en arrière. 

J'y suis presque. 


Tu as combien de uns dans 40?/ All I want for Christmas is youuuu/ J'ai du bon paiiiiin!/ Merci pour votre appel/ 

Petites scansions dans la journée, le vendredi c'est vraiment le pompon. C'est presque une journée qui n'en n'est pas une, tant je n'existe plus que pour que "19h31" s'affichent sur l'écran et daignent enfin me signifier que je suis en week-end. Je me demande un peu comment ce sera, en janvier, car je vais travailler le samedi, et alors quelle idée me fera tenir? 

Mercredi matin, demain matin, schlakboumchic, j'ai un rendez-vous qui me paraît bien important, pour du travail pour l'après, quand ce remplacement-haletant sera fini. Plus j'y pense et plus ça me plairait, alors nous verrons et croiseronscroiseronscroiserons...

Ce matin Noir désir à la radio et j'ai eu une espèce de bouffée d'envie de me retrouver dans une petite ville, même une à la Depardon ça m'aurait été. De la province, du brouillard, tutoyer la boulangère et le directeur de l'école, et de temps en temps guetter le bibliobus. Un fantasme français, pour celle qui n'est pas d'ici, et qui ne sera plus de là bas non plus un jour... Mais d'un coup donc j'en ai eu marre de ce qu'on peut me dire quand souvent j'ai à peine ouvert la bouche… Même si c'est peut être bien vrai qu'on râle un peu, qu'on est fort exigeant et tutti quanti, et que j'aimerais diluer un peu ma françaisité dans cette Belgique. 

Ce midi comme pique-nique j'avais de la soupe dans un pot de confiture. Cet après-midi, à tapoter entre deux quand je devrais rédiger des bilans je bois de l'english breakfast. Il a le goût de la dernière goutte volée dans le fond de la tasse de  mon père le dimanche matin. Il n'y pas longtemps j'ai commencé un carnet, un chacun, de toutes les choses dont je me rappelle d'eux, parce que j'ai si peur d'oublier, si vous saviez. 


Après tout ça, après les réjouissances, une théière de milky oolong et une assiette de petits gâteaux de Noël presque comme s'ils étaient tout chaud. Je devrai me mettre au travail, les comptes rendus à écrire, chercher comment aider cette dame bègue venue me voir en disant vous êtes mon dernier espoir, c'était ça ou… Trois petits points-froid dans le dos, et une demande grosse comme ça entre mes mains à bientraiter. 

Au lieu de ça, à la place de rédactions de formules de politesse au médecin conseil, de calculs d'écarts types et de percentiles, j'ai eu envie de dresser la liste des personne à qui je vais écrire cette année pour les fêtes. Et puis non en fait, les listes ça peut donner le tournis, dans un sens comme dans l'autre.

Une autre fois, dans la rue vide et ensoleillée, je grommelle quelque chose qui dit va, va, va. Ses yeux se font plus gris que bleus, il me dit mais maintenant on est une famille. Je suis un peu coite, et je décide de me laisser faire, peut-être un peu parce que j'aime trop quand ses yeux sont bleus. 

Le matin, et tous les matins pour un petit temps, mon rituel a un peu changé. Je me lève en sursaut, je lance la bouilloire, un coucou au chien. Et quand je suis enfin plus jour que nuit je cherche parmi les petits papiers pliés celui qui est marqué à la date d'aujourd'hui. Je souris, immanquablement, et je me trouve si vernie d'avoir été l'objet d'une telle attention. 



Jeudi soir, à bout de souffle. J'ai fait plein de rencontres inédites cette semaine. En sonnant chez cette dame tout à l'heure pour ma première rencontre avec quelqu'un dont la mémoire flanche, j'ai été surprise de ne pas avoir peur (de ne pas savoir assez, de mal faire, mal dire et tutti quanti). Mais en réalité j'avais juste tellement hâte de la rencontrer, qu'elle me raconte qui elle est, d'essayer de la comprendre quels que soient les mots qui sortent. Et quand les mots n'étaient plus là, on a eu nos mains pour rester en lien. En partant elle m'a dit on va se plaire, ça va être bien tout ça

Oh que oui!