Ce qui me réveille c'est un rêve à propos de gens dans une bombe qui sont propulsés dans les airs, l'image d'être en face d'une fille qui porte un masque un peu rétro, puis l'impression d'être dans des sièges de cinéma qui me font vivre ça physiquement. Je négocie avec moi-même pour ne pas regarder l'heure, puis finalement si, puis de toute façon je suis témoin de la nuit qui s'en va par la fenêtre. C'est bleu, puis presque blanc, le ciel dehors, il n'y a pas ce rose qu'on promet aux courageux qui se lèvent tôt. Lui dort, sûr de sûr, le chien en bas aussi. Les bruits de cette maison ne me surprennent plus mais ne sont pas encore familiers. 
Je crois que je pourrais me rendormir à la seule condition d'arrêter de penser. Ce rendez-vous, dans quelques heures, au prochain travail. Ce qu'il faut régler, d'un côté et de l'autre de la frontière. Les histoires d'accords de logopédie, de tiers-payants et autres qu'il me faudra encore, encore et encore réclamer. Le côté-huissier pas chouette du métier, qu'heureusement j'abandonne en même temps que mon statut d'étrangère. 

Vite, trouver des motifs de réjouissance. Impérativement. Là comme ça, alors que je prépare les futurs bâillements qui m'accompagneront aujourd'hui, c'est un peu dur. Je n'ai qu'une liste de choses à faire en tête, et je ne me laisse pas de soupapes. Qui me prescrira une journée consacrée à la confection de confiture de pissenlits? 

Quelques heures après tout ça, après avoir serré les mains de ceux que j'appellerai monsieur mais qui me répondront Clémence, quand mon cœur a un peu débattu, je l'attends dans la voiture. C'est à lui maintenant de préparer sa suite, C'est France musique que j'écoute, et je regrette un peu de ne pas m'être garée sur le trottoir au soleil. Je regarde mes photos, Paris il y a longtemps, tout ce qu'on avait bien mangé, du vernis à paillettes, des enfants en fauteuil, justement ceux que je vais retrouver bientôt très bientôt. Des traces de la vie d'avec mon père, les photos et poèmes qu'il m'envoyait, le cœur qui sursaute, je n'ai pas le courage de relire, ce sera pour une autre vie, celle qui me pourvoira d'un cœur un peu mieux accroché. 



Seule, ou presque, à fermer les yeux dans cet avion. J'en fais appel à la pensée magique pour ne plus penser à la folie que ça me semble être, cette idée de dépasser les nuages. Je me rapproche de quelque chose, mais quoi, j'aurai envie de dire un peu facilement de moi. Je l'aime pour m'avoir rendu le bonheur de faire des choses seules, il me donne cette confiance qu'ont peut-être les gens qui ont eu de vrais parents, de ceux qui sécurisent et qui fabriquent un douillet coussin, il m'a permis de me tricoter mes propres filets. Et très vite je suis enrobée de cette cacophonie, presque comme celle qui m'accepte en Belgique, mais avec plus de bleu et un je ne sais quoi de familier. Un premier bain de mer, les pieds, puis tout le reste, on est rouge de froid et de chaud. Ils sont face à leur mer, sans cérémonial, parce que ça fait tellement partie d'eux. J'envie ce sentiment de chez-soi, d'appartenance, je vais y arriver après avoir tâtonné, mais quand même. Je ne sais pas si je me sens tant étrangère qu'étrange. 

Très vite on est samedi, le redouté-attendu, toute façon il n'y a que des choses à deux faces, il faudrait s'en faire une raison. On m'oublie, on me réclame, on se languit d'avance, je laisserai une petite trace ou pas, quelle qu'en soit la couleur aujourd'hui on se dit au revoir. Entre deux portes, bonne chance, bonne chance, ah vous allez en France, quelle chance, c'est dommage, tant mieux pour vous. Je culpabilise d'être pour certains si soulagée de refermer la porte. Humaine, trop humaine. 

Je reconnais ce sentiment de vide-vacillement quand je rentre enfin, des pointillés devant les yeux d'avoir porté mes livres, mes jeux, mes cours, mes grigris qui m'estampillent logopède-orthophoniste-celle qui est censée savoir. Ce vide post-concours, de début de grandes vacances, quand tout est possible mais qu'on ne veut pas encore tout à fait le croire. Très vite j'oublie, des pivoines m'attendent sur la table, et pas loin je crois même voir des chocolats.