J'ai encore quelques petites choses à faire pour feu le travail en Belgique. Et pour en récupérer des sous, aussi. Mais impossible de m'y mettre. C'est marqué à la page du lundi, sur mon agenda, depuis quelques lundis. C'est aussi sur un papier sur la table basse du salon, à côté de mairie, coiffeur et CCAS. Mais non. Et puis un matin, après une tartine de miel de citronnier et de thé à l'abricot que j'avais acheté à Strasbourg en bonne compagnie dans un endroit joli, j'ai réussi à barrer ça de la liste. Après j'avais perdu 300 grammes de culpabilité. Peut-être que je n'ose pas trop m'aventurer de ce côté là, parce que j'ai peur que ça se transforme en une nostalgie de plus à trimballer. Je ne crois pas trop, parce qu'on a tout de suite eu dans les mains ce qu'on était revenu chercher ici, mais quand même. Et parce qu'on nous prend aussi parfois pour des fous d'avoir échangé dans la joie Bruxelles contre Nancy. On trouve son douillet là où il est, je réponds. Je commence à comprendre qu'on a quelques crédits d'absurdité, quand on a une histoire personnelle dentelée, avec des trous, des manques, qui forment un dessin au premier abord pas très lisible.

Une chute, un coup de poing dans le ventre, et le temps s'est ralenti un moment. Des jours décalés, à regarder par la fenêtre les gens glisser à leur tour sur les trottoirs, pendant que mon thé refroidissait.  J'ai tricoté des petites jambes, une maison parce que c'est tout ce dont on a besoin, et quelques rangs de point mousse. J'ai appris sans faire exprès les paroles de Bête comme j'étais avant, quand j'étais ton amant, quand j'étais ton amant, tous les jours c'était la fête, samedi, dimanche en tête, à force de l'écouter. Il passe ici, Miossec, à l'automne prochain, mais alors notre vie sera alors peut-être tout à fait différente et cahotante, et moi de quoi j'aurai l'air? C'est comme ça la vie, quand on marche sur le bord d'une route sinueuse. 

Je me suis réveillée beaucoup plus tôt que tout le monde, mais c'était sûrement pour être dans le salon à cette heure où le soleil est partout. Sur les plantes dehors, sur le chien dans son panier, sur le buffet jaune et bleue. Il donne un goût de vacances à ce samedi. Il ne faut pas rater ce moment là, après dans la journée c'est notre chambre qui en profite, puis la cuisine, et enfin la chambre du bébé. Ça éclaire des murs nus pour l'instant, un lit, et depuis hier un tapis. Hier soir j'y ai étendu le linge, mais je me suis sentie coupable de prendre cet endroit pour une buanderie. En même temps ça donne une raison d'y aller sans y errer en trouvant le temps long. 

La nuit avant le tourbillon, on avait sorti le chien tard et je me souviens que les oiseaux chantaient tout de même à tue-tête.  Je faisais un peu comme si de rien n'était, je trouvais que cet entre-deux, avant que les choses ne commencent, pouvait bien durer quelques heures encore. Une dernière nuit à deux. Je lui avais soufflé, je n'ose pas être sûre, et lui, son moi j'ai pas peur de toute façon avait permis à la joie de faire son nid, à elle aussi. 
Il a fallu que ce soit le matin, que j'attende trois minutes et deux traits. C'est lui qui a retourné l'affreux bâtonnet, parce que, parce que, le coeur qui pourrait casser, non? 

On n'a pas osé déballer ce cadeau d'idée, ce présent vital. C'était doux à porter, cette valise prête à se remplir de rêves. Puis on a joué les indiscrets, les curieux, et on est allé le scruter dans sa toute pleine grotte. D'abord quand tout ça n'était encore qu'entre nous, une douce histoire qu'on se racontait le soir avant de s'endormir. Alors c'est vraiment un bébé? Mais oui, avec tout ce qu'il lui faut pour être un vrai bébé, Vous êtes sûr? Et il n'y en a qu'un? Avec la tête, alouette, des jambes, et peut-être bien un coude qui traînait quelque part, on ne savait plus trop, à force de retourner l'image dans tous les sens sur le chemin du retour. Une autre fois, très officielle, dans la lumière noire. C'était un peu cérémonial, et follement émouvant, tout enveloppés de velours rouge qu'on se serait cru. Le petit poisson mouvant, avec ses deux bras, son coeur qui bat la chamade, tout, tout, tout, tout ce qu'il faut pour laisser à deux amoureux la bouche bée et les yeux banalement, terriblement humides.

Depuis, on n'oublie plus jamais. Je lui raconte cette sensation presque impartageable, la petite clochette d'argent que je sens rouler à l'intérieur, ces vagues et l'écume qui me laisse pantelante. Depuis, son nom dans sa bouche, comme une formule magique. Depuis, les mailles qui s'enchaînent vite, avec la laine la plus douce possible, et les toutes petites piles qui se forment. On tricote notre doux été, puis les feuilles dorées qui l'annonceront, on pense au dernier noël qu'on a passé à deux, sans savoir. On est comme sur une très jolie balançoire, toujours entre le passé et l'avenir. C'est avec ce maillage qu'on fabrique son berceau. 

Il y eut un soir de guingois. J'ai un pyjama en flanelle qui pourrait bien être un peu petit, je bois le thé de trop. Je suis entourée d'une vapeur d'angoisse, dans son sillage les administrations suspicieuses, ces coups de fil que je n'ose plus passer, ceux que ma vie m'interdit. C'est peut-être un peu ce livre que je lis aussi, ces Visages noyés de Janet Frame, qui me resserre les poumons. Je le lis dans les creux de cette journée houleuse, un peu ce matin sur le balcon, une couverture sur les épaules. Pendant l'après-midi avant l'heure de la tarte aux fraises, pendant qu'il me réchauffe le cou et les épaules, calé derrière moi. Et ce soir, sur un canapé juste assez mou, mais sans chat et c'est peut-être ça qui me rend patatra. 

J'ai un peu résisté, puis suis montée me coucher, en faisant semblant de ne pas tant l'attendre que ça. Quand je fus enfin allongée je voyais encore de petits points blancs ou jaunes, comme ceux qui ont semblé vouloir nous harceler sur la route. Je ne sais pas encore si on est rentré ou si on est arrivé. Demain, peut-être, nous saurons un peu mieux.

Nous avons frotté, porté, et fêté, dit des au revoir au goût de penne aux truffes et de sirop de citron. On a laissé un petit bout de nous là-bas, pour se sentir encore un peu chez nous quand on reviendra. On a encore tant de parcours à y faire. 

Nous avons vécu quelques jours dans une maison dans laquelle les gens sont un peu dispersés le soir. J'allais en haut chercher le livre qui m'occupe les yeux et les mains, un nouveau, guère plus tant c'est mochement écrit et que l'intrigue est laide. Des garçons regardent du foot en bougonnant et une maman part chanter. Je n'ai vécu que temporairement dans des maisons, en tant qu'adoptée, et dans des chambres où il était encore admis qu'on rentre sans frapper car ce n'était pas assez chez moi pour qu'il en soit décidé autrement. Les montées et descentes d'escaliers ne sont pas ancrées dans ma mémoire à sensations, pas comme les caresses à un chat ou le fait de tenir une tasse chaude entre les mains. 

Puis une nuit, deux nuits, bientôt on ne comptera plus, chez nous. A pique-niquer des pâtisseries ou des sandwichs au comté, parce que c'est romantique la vie sans four ni frigo, ou à se cuisiner des oeufs dur-épinards qu'on mange à 23h. Mais avec de belles serviettes. J'ai trouvé la première rhubarbe chez le marchand d'à côté, j'en ai fait une compote avec des pommes et des figues.