J'ai passé un week-end au milieu des vignes, dans une maison toute pensée sur mesure. Ça m'a paru si confortable. Je me suis dit que ça pouvait être agréable de s'imaginer pouvoir planter des fleurs dans un jardin qui nous accompagnerait toujours, d'être un peu hors d'une durée déterminée. Pour rire, ou presque, on a regardé les maisons à vendre, et ça m'a paru à la fois si possible et si loin. Puis ce fut même un peu frustrant, il fut temps d'aller se promener, tant pis si ça mouillait les pieds. Au petit déjeuner, les crumpets n'ont pas si bien monté, c'était un peu décevant. Et ce goût de pâte crue, bof. Mais le gâteau et surtout la brioche aux biscuits roses étaient très bons. Je me suis réconciliée avec le thé, que j'avais un peu abandonné ces derniers temps, parce que ce goût de noix et de caramel, quand même. C'est ma mère qui buvait toujours du thé au caramel, à l'époque je trouvais ça trop amer. Entre les gouttes, on est allé voir On a failli être amies, et au milieu du film il m'a manqué. C'était un peu bête et midinette, parce que je n'étais partie que depuis le matin. On a plutôt ri, et trouvé ces femmes bien belles. Puis un mari cuisinier, quand même… Je suis repartie avec le thé que j'ai tant aimé, et une corbeille pleine de trouvailles soldées, des taies d'oreillers et des idées pour repeindre le berceau à notre goût. Et jaune, c'est bien jaune, non? Tu préfères vert amande? 

On est allé espionné notre bébé, recompter les doigts, mesurer tout ce qui est mesurable. Ça n'intéressait pas beaucoup la femme qui savait si c'était un ventre ou une jambe, contrairement à nous, mais on l'a vu bailler, et ma foi on aurait pu nous annoncer quoi que ce soit après ça, ça ne nous aurait pas enlevé notre sourire. On avait bien mérité notre pain aux raisins en terrasse, c'est ce qu'on fait toujours, après. 

J'ai planté du persil et des pâquerettes pendant que les courgettes cuisaient. Puis donné plus de place aux soucis et aux pavots. Je guette quelques bourgeons, mais ça n'est pas encore pour tout de suite. Ça ne me dérange pas vraiment, ça fait parti du jeu, arroser, guetter, déplacer, se demander s'il y a trop ou pas assez de soleil. En plus de la tarte aux courgettes et au chèvre, on aurait un bol de soupe, aux épinards et aux lentilles. Mais tu es sûre que c'est la saison? En tout cas je suis sûre que j'en avais envie, et regarde, c'est un beau vert non? Et dans la cacophonie du soir, le foot, les mailles comptées à voix basse pour terminer le devant d'un petit gilet, le brrr du téléphone et l'amie qui prend des nouvelles de P ou P. Tout va bien, tout va bien, tout va bien. 

le gai bout de vert sur le chemin du travail 

Quand je me réveille vraiment trop tôt, ce qui est de plus en plus courant maintenant, j'invente des choses. Au départ c'était une idée pour me rendormir, de divaguer un peu entre pensées et presque-rêves,  mais ça n'a jamais marché parce que ça a plutôt tendance à m'exciter, ces idées-dominos. Il y a des histoires d'endroits idéaux où je poserai une maison idéale, les associations que je créerai si j'osai, même si elles existent peut-être déjà. Puis quand je suis assez réveillée, je pense au petit déjeuner, parce que c'est peut-être le repas que je préfère de la journée. Souvent toute seule, devant un livre de cuisine ou un magazine, ou l'ordi parfois, mais alors j'aime moins.

Après les divagations et une part de gâteau aux cerises il m'a rejointe, tôt lui aussi, et encore un peu fripé de la nuit. Très vite l'odeur du café, et la deuxième théière pour moi. Qu'est-ce qu'on mangerait? Qu'est-ce qu'on ferait? On a fait semblant de se poser la question, comme si ça nous préoccupait pour de vrai, alors qu'on savait que faire sans programme ça nous allait très bien. On n'a jamais vraiment fait autrement. Enfin quand même, avec un peu plus de courage j'aurais aimé chercher l'endroit parfait pour un pique-nique, un avec le panier rempli et un plaid qui gratterait un peu, de ceux qu'on laisse sur la plage arrière des voitures. 

Encore en pyjama, j'ai fait une tarte aux groseilles. J'ai hésité à faire de la gelée, mais ce n'est pas ma confiture préférée. Puis en jouant à l'infirmière pour plantes et en tâchant de sauver mon plant de thym qui n'était plus si fringant, j'ai fait mijoter un risotto. Aux petits pois et au maïs ça t'iras tu crois? Je fais avec ce qu'on a! Et ce qu'on avait c'était juste bien. 

Je m'endormais presque. J'étais agrippée, enroulée autour de mon coussin d'allaitement. Une machine à coudre toute neuve m'avait permis de lui coudre enfin sa housse, rayée vert et blanc comme un pyjama ancien. Son odeur de foin et de clapier, parce qu'il est rempli de grains d'épeautre, et le bruit qu'il fait quand je l'arrange. Je me demandais s'il se tracerait comme souvenir d'enfance du bébé. A côté il y avait le bruit de la télé, comme quand on passe dans une rue aux fenêtres ouvertes l'été. 
J'ai pensé à mes pieds, à mes genoux, je suis remontée comme ça. J'ai fait attention à si c'était lourd ou léger, chaud ou froid, doux ou pas. Qui m'a appris cette relaxation?  J'aimerais croire que c'est ma mère, mais c'est peut-être plutôt mes études, ou une lecture un soir de baby-sitting. 

Sur le post-it collé tous les lundis dans l'agenda, petit tyran de ma semaine, on peut lire que les choses ont un peu changé. Comme si peu à peu se donnait l'autorisation de faire à ma façon, d'entendre la voix qui sait comment elle veut que les choses se passent. Maintenant, entre les compte-rendus et les ouvrages à terminer, se trouve aussi le rendez-vous à prendre chez le sophrologue et l'homéopathe. Peut-être que j'appellerai  cette sage-femme qui pourrait me rassurer. Je crois qu'il y a une histoire de cerveau reptilien, ou d'instinct qui pourrait bien savoir comment faire, qui a seulement besoin qu'on lui balise un peu le chemin.
Je rêve aussi que je dois suivre une amie, une dont la vie me paraît un peu molletonnée et bien balisée, alors qu'on sort de l'élysée où je me suis incrustée à sa table. En la suivant, à moto, je me retrouve à contresens alors qu'elle non, et un tram arrive. Oui, oui, oui, à l'intérieur c'est aussi comme ça! 

Pour sa première fête des pères il a trouvé un paquet fleuri en se réveillant, un mot doux et de quoi sentir le citron. On a ensuite fait le tour du dimanche matin, mais sans passer par les croissants, ni par le fleuriste. C'est qu'on n'avait pas besoin d'adoucir ce dimanche là. Puis ce fut lundi, et la chair de poule parce qu'il ne faisait pas aussi chaud que le soleil à travers les fenêtres laissait paraître. Ce haut est joli, lait-menthe, mais j'hésitais presque à l'appeler pour lui demander de venir me déposer mon gilet. Tant pis, j'allai serrer ma tasse d'earl grey contre moi toute la journée, et en rentrant je marcherai sur le trottoir au soleil. Lundi et l'appel aux nourrices, le cœur un peu serré à l'avance. J'aime bien l'accent de celle qu'on rencontre cette semaine. Puis elle est tout près, avec un peu de chance, elle trouvera que c'est une bonne idée que je vienne le midi l'allaiter. Lundi et la sacro-sainte pesée, et remonter deux fois sur la balance, pour être sûre. Mince alors. Heureusement que je sais déjà qu'il me dira, comme tous les lundis, mais c'est normal, c'est parce qu'il y a un bébé dans ton ventre, et qu'il devient grand. Il se pourrait bien qu'il aille m'acheter un autre morceau de pastèque, ça peut pas faire de mal. Après il y eut un doux bébé présenté, une promenade le long de la rivière et un gâteau citron-fleur d'oranger. Ce soir, je n'aurai pas besoin de relaxation. 


C'est un mercredi matin et le lieu de travail est vide comme un paquebot déserté. Tout le monde, enfants et grands, sont partis en sortie officialiser la fin de l'année toute proche, moi j'ai pris le droit de rester au frais pour la journée. Ça me donne un avant-goût de cet été, quand tout le monde sera en congé, que moi j'en n'en aurai presque pas et que de toute façon je les garderai pour faire durer la bulle des premiers moments. Je me dandinerai dans ces couloirs silencieux, j'installerai peut-être une table au soleil dans la cour, je crois bien que je tricoterai un peu. Le temps semblera sûrement un peu long. 

C'est un mercredi matin et j'ai amené des cerises avec moi. J'aimerais les avoir cueillies dans un jardin familier après un bon repas, peut-être celui d'une tante voire d'un grand-père. Cela fait si longtemps que je ne sais plus ce que c'est d'avoir un grand-père, ça a à peine eu le temps de me manquer. Toute façon j'ai le vertige, je ne serai jamais montée sur l'échelle, j'aurais plutôt attendu en bas avec un panier. Et ce primeur à deux rues est drôlement gentil, il a les pastèques qui me tiendront en vie jusqu'à la fin de l'été. Ce matin je n'étais pas d'humeur à petit-déjeuner, le chien était déjà bien trop réveillé, lui ne l'était pas assez et moi j'ai eu peur d'avoir déjà trop chaud. J'ai bu un thé à l'abricot en achetant des bodies-trop-mignons sur une vente privée, non sans quelques scrupules. 

C'est un mercredi matin et je repense aux amies que j'ai eu au téléphone hier soir, les plus anciennes que j'ai. Aux parents avec lesquels j'ai réunionné, à ce médecin qui a frappé à la porte de mon bureau pour me dire des mots doux à propos d'un de mes écrits. Je crois bien que j'aime ce petit train dans lequel je suis lancée. Bientôt il va me rejoindre au bureau, peut-être trouver que les piles de papiers et la dînette essaimée ça n'est pas sérieux. On pique nique ensemble ce midi. Après je devrai décider du diagnostic de dysphasie ou non d'un enfant, et argumenter le fait qu'un enfant ne doit plus continuer à manger par la bouche pour le moment. C'est un peu une grosse journée. Mais après, j'ai hâte, le trajet un peu trop long pour être fait à pieds, la maternité et son ambiance d'avant/après, et un bureau bleu où je peux retisser avec le fil de mon histoire. Vous verrez, dans la salle d'attente il y a un grand aquarium.

Au travail derrière moi on jardine, on regarde les courgettes et parfois quelques bestioles avec beaucoup d'excitation. J'entends des cris, des mains qui s'agitent fort comme des éventails. A côté c'est souvent de la musique et des pieds qui tapent, c'est jubilatoire, ça crée un profond tumulte et ça semble dire merci de nous faire sentir de la tête au pied. De l'autre côté encore c'est atelier cuisine,à chaque fois, les mercredis matins. Ça sent presque toujours bon et surtout ça donne envie aux enfants de raconter les mains dans la pâte et la bataille pour lécher la cuillère. Moi je suis au milieu, les jours enthousiastes, les jours sans patience, les jours inventifs et les jours sans confiance aussi. Avec du scotch, de la plasticine, des lettres en bois, des chansons et du papier. J'avais un peu oublié ce métier là, avec ces enfants là. Quand le travail c'est accueillir, débroussailler, contenir et libérer. 

Cadeau journalier, le chemin pour aller aux bureaux et en revenir. C'est une grande ligne droite, avec une école maternelle et toutes les mamans du monde devant. Après la boulangerie, encore pleine à craquer de rondeur, de croustillant et de doré. De grands bureaux un peu austère, façon fourmilière, puis un peu de rivière, juste avant que ça ne monte. D'abord fort puis doucement jusqu'à la clé dans la porte. J'ai le droit à quelques minutes au milieu d'arbres, pour adoucir le coup de grâce des quelques dernières marches, et si je m'attardais un peu je pense que j'y verrais des papillons. C'est à pieds, parce que dans notre beatnikisation on a quitté la voiture, parce que j'avais envie de bercer cet enfant, et que pas à pas ça semble être la métaphore qui me colle le mieux à la peau. 

Je dessine ce qui éclôt et se repaît de soleil dans mes jardinières, pour ne pas oublier, parce que ça ne m'est pas si familier. On se creuse la tête pour suivre le rythme de la menthe, et notre utilisation préférée jusqu'à maintenant c'est de faire du taboulé. Il est jaune, vert et rouge, parce qu'on y met des tomates coeur de boeuf, et au moins autant de menthe et de persil plat que de semoule. Hier en arrosant j'ai pris garde de ne pas déranger deux coccinelles. La mini vie à guetter par la fenêtre, les odeurs si on est attentif lorsqu'il y a un peu de vent et que les fenêtres sont ouvertes, ça donne l'impression d'avoir les yeux suffisamment grands ouverts. 

Je me lève de plus en plus tôt, il fait de plus en plus chaud. J'enfile ma nouvelle peau, une robe en lin corail, j'ouvre grand partout. Un matin comme ce matin je découpe des cubes de pastèque et je mixe quelques cerises avec du lait et des glaçons, plus encore pour la couleur et la mousse que pour le goût. J'irai sûrement chercher de la lavande, parce qu'il reste une petite place en plein soleil. Hier soir j'ai quitté un peu Winnicott et Brazelton pour lire Henry Miller, parce qu'il reste encore un peu de place dans mon jardin également. 

J'ai croisé un arbre qui s'appelle le désespoir des singes. Je ne l'ai pas trouvé si triste, mais c'est vrai qu'on n'y serait pas grimpé. 

Je n'ai pas vraiment l'impression d'attendre. Je construis ma vocation, je ressens très fortement qu'avoir un enfant cristallise les choix de vie que l'on va faire, que c'est un moment particulièrement authentique, durant lequel je me débarrasse des voiles de mensonge et du superflu. 
C'est une aventure si stéréotypée, aussi, c'est parfois un peu hardi de marcher sur le trottoir d'en face. On me dit que je suis déformée par ma profession, parce que j'enquête, je lis, je compare. Je me sens un peu seule du coup. C'est peut-être toutes ces sensations indicibles, l'impartageable à être deux, qui fait ça. Je sais aussi que ce sont mes parents-absents, ces morceaux de mon histoire qui ont disparu avec eux, qui sont de cruels trous noirs, réserves à angoisse. Je voudrai qu'ils me passent la main dans le dos, qu'ils me racontent ce qu'ils ont lu, eux, en m'attendant. J'ai les livres de Dolto et de Laurence Pernoud (évidemment!) annotés par la main de ma mère, et à partir de quelques griffonnages je refais un dialogue. Je lis que dans ma situation, je ne rembourserai jamais ma dette de vie. Mince alors. Je n'ai jamais si bien porté mon nom de fille unique. 

Je tricote enfin en anglais, de la dentelle qui ne lasse pas et qui forme un dessin gratifiant. J'y emmêle ma maternité, c'est un petit rite de passage, ces rangs tricotés auparavant par d'autres femmes en train de naître mère, par des grands-mères qui oscillent entre passé et futur. Ça monte pendant qu'il crochète lui aussi à côté, pendant qu'il promène le chien, ou alors qu'il est à la cuisine. On mange des oeufs fricassés, le tout premier plat qu'il m'a cuisiné, des cookies au thym et au chocolat, ça faisait longtemps, de la viande et du maïs, un peu plus souvent que d'habitude. On fabrique le goût qu'auront nos souvenirs, de ce printemps tous ensemble.