Maintenant mes agendas vont de janvier à décembre et ça ça me rendra sûrement toujours un peu nostalgique. J'aime la rentrée, ses promesses de soirs fatigués en pyjama à venir, de soupes, de décomptes jusqu'aux vacances de la Toussaint, puis Noël, en tout petit filigrane. J'aime l'automne quand on peut s'y repaître, c'est comme une très grande journée au lit cette saison. Cette année, pas de vraie rentrée pour moi. J'attendrai janvier pour rencontrer mes nouveaux patients, pour découvrir la routine à apprivoiser/improviser. Mais lui a besoin d'un agenda, d'une trousse bien garnie et de nouveaux stylos. Tu veux que je t'en couse une? Une vraie rentrée, à l'école. De mon côté assurément, je ferai comme si ça n'était pas le cas, mais je l'attendrai un peu la journée, j'imagine. Ce sera le temps de plier et replier les petites affaires, de faire des mobiles et d'apprendre quelques autres comptines. Concocter quelles odeurs l'accueilleront le soir et le faire réciter. Pour un petit temps ce sera très bien de jouer une vie conjugale qui ne nous est pas familière, une peau de Papa et Maman Ours qui sortiraient d'une autre penderie. 

Une nuit, enfin c'est presque l'aube, un chauffeur de taxi nous dit alors c'est le grand jour? Et vous allez l'appeler comment? Oh la la vous êtes surs, c'est pas commun ça… Et la route était mouillée, la radio agaçante, et on se regardait, trop ivres de fatigue pour être encore très inquiets de ce ventre qui s'agitait un peu trop fort. Quand on est sorti il faisait tout à fait jour, le chemin du retour tout doux tout doux. Une petite incursion dans un monde inconnu, celui des boulangeries qui lèvent leur rideau, des ensommeillés aux arrêts de bus. Une journée à l'envers a suivi, pour se remettre, la soupe au lit en finissant Jack Rosenblum rêve en anglais. Je ne sais pas ce que ce livre faisait dans ma bibliothèque, l'ai-je chipé à quelqu'un, acheté un jour de pluie? En tout cas c'était tendre et divertissant, rempli d'images gourmandes et bucoliques, ça ferait un joli dessin animé. 

Allongée on peut encore faire beaucoup de choses. J'ai concassé des baies roses pour des lasagnes aux carottes et au chèvre, fini le nid d'ange tunné à la torsade, et commencé un pull de mini-marin. Très fines les pommes de terre, hein? Les noyaux de mirabelles, garde-les moi, j'en ferai un coussin. Et pas trop de pavot dans le gâteau, sinon il n'aime pas tellement. Je surveille le ciel de près, je sais que le soir il ne reste pas rose très longtemps, ce petit temps juste avant qu'il ne faille allumer la lumière si je veux pouvoir continuer à tricoter. J'ai enfin compris pour de vrai ce que ça veut dire tricoter les mailles comme elles se présentent, après avoir longtemps fait semblant. C'est peut-être bien signe d'une grande sagesse. 





Ce fut vert et goûtu. Bigarré, parce que dans cette maison on pouvait croiser certaines nuits sept personnes. La bande-son littéraire là bas ce fut Elise ou la vraie vie, avec lequel il a parfois fallu que je lutte un peu tant la description du travail à la chaîne et de cette France de 1957 fut anxiogène. Mais en souvenir de ces heures de lecture sur ma banquette bigarrée ou dans ce lit d'emprunt là-haut, de ce livre que ma mère avait lu bien plus jeune que je ne le suis aujourd'hui, j'aurai peut-être un chat qui s'appellera Arezki un jour. 

On en ramènera de la tendresse pour tout le monde, une aversion confirmée pour les limaces (et presque toutes les petites autres bêtes, résistante armure de fille de la ville), l'idée du gâteau au chocolat blanc et surtout le sentiment lumineux d'avoir eu la chance de vivre ça quelques jours, entre des bras bien ouverts et des langues bien pendues. Deux pots de confiture aussi, de mûres précieusement récoltées et ramenées comme un trésor. 

Au retour nos tâtonnements pour nous réacclimater. Moi bien sûr que je me suis sentie un peu seule. Et nostalgique. Je connais la formule pour que ça me ressemble, vite un nouveau tricot, et quelques temps dans la cuisine accompagnée de la radio. Mais on n'avait pas si faim, repu qu'on était de toute cette bienveillance. Un nid d'ange, donc, parce qu'il paraît que même sans poussette ça sert, et tant mieux car le modèle est vraiment mignon. Parce que j'ai du temps, qu'il me faut quelques jours très très doucement pour me remettre de toutes ces émotions et promenades, j'ajouterai même une torsade sur le devant. Et puis, continuer à lui faire son nid, c'est irrésistible. 

Le travail, un peu, c'est de faire tenir plein de mots disparates, d'en faire un tout un peu homogène. En rêve ce serait une belle pâte à brioche, douce et un peu tiède, de celle qui ne sont pas du tout une corvée à pétrir. Pour l'instant ce sont parfois de petites épines, comme celles d'un sapin qu'on aurait négligé trop longtemps. Orpheline, belle-famille, deuil, transmission, projection, héritage, principes. Peut-être d'autres encore… Un soir ça m'embête vraiment, et la frustration de n'avoir personne dans mon camp à qui en parler me brûle. Surtout ne pas penser à ma vie s'ils étaient là, si c'était différent.

C'est la veille d'un départ pour un peu de dorlotage au vert et faire les sacs qui m'y accompagneront, comme plein de pochettes surprises, c'est un bon antidote. Quelles laines, quels livres, et où sont mes belles chaussettes? Et ces brioches à la cannelles, ma petite offrande, est-ce qu'elles sont bonnes? J'ai envie de prendre une paire de chaussons et je suis à deux doigts de prendre ma bouillotte, j'ai l'impression que le douillet qui nous attend s'y prête. Mais c'était quand déjà nos dernière vacances? Ah oui, juste avant la nouvelle vie à Bruxelles. Les discussions sur la plage, ou le soir dans la cuisine, les bouteilles de cidre qui s'accumulaient, comme les coquillages dans une boîte en carton, celle qui est maintenant dans la cuisine. 

Mon passé tout le temps sous les yeux, ces précieuses marques d'avoir été vivante avant, de l'être encore maintenant. Ces gestes l'air de rien, quand je passe à côté de telle ou telle chaise, rapide caresse, quand devant la bibliothèque j'ouvre un livre seulement pour y humer un marque-page, ticket de cinéma ou petit carton de communion. Notre foyer comme un autel au fait d'avoir un jour été désirée et accompagnée. Si je me raisonne je sens bien qu'ils sont là. 




Déjà une semaine que le rythme est ralenti. Je n'ouvre plus mon agenda, mais il faudrait que je me force un peu, au moins le lundi matin, pour être sûre de ne rien rater. A l'intérieur aussi, les choses sont un peu apaisées. C'était assez simple finalement et l'ordonnance que je m'étais rédigée, tricot et beaux mots, s'est avérée très efficace. J'ai consenti à laisser un peu de côté les théières de thé, c'est vrai cette histoire que ça n'est pas terrible quand on est anémié? Je n'ai pas eu tellement de mal à succomber à cette jolie tisane, de toute façon. Les tasses qui jalonnent la journée me donnent chaud, à moins que ce ne soit cette couverture que je tricote et qui me couvre un peu plus à chaque rang. Grâce à elle je découvre la bordure version icord, long mais assez addictif, avec son rendu tout net. 

Une amie est passée avec une grosse valise rose, et dedans de fameuses nectarines. Elle a aussi déposé quelques soucis, et j'espère qu'elle est repartie plus légère. Chacune dans notre style, au bord d'une nouvelle vie, debout dans la cuisine, comme toutes les conversations importantes. Dès le lendemain matin, le petit déjeuner fut bien adouci, en improvisant une potion presque magique. 

Puis j'ai fait des gaufrettes aux motifs un peu désuets, grâce à un gaufrier qui pourrait venir d'un autre temps mais même pas. Ces petits gâteaux ont un peu l'air de sortir de la cuisine d'une grand-mère imaginaire, ils sentent la cannelle, le kirsch et l'amande. J'espère qu'ils feront partie d'un recueil de souvenirs de quelques générations d'enfants, en tout cas ils sont assez bon pour. 

Pour un matin douillet, au mixeur: 
2 nectarines en morceaux
1 tasse de lait de boisson riz-coco
3 c à c de graines de lin blond
1 c à c de pollen 
quelques glaçons
une pincée de cannelle
une pincée de gingembre 




J'écoute Tidiane Coulibaly, mais quand il est parti prendre un café chez un copain, parce qu'il se moquerait de moi sinon. Ça fait peut-être bien mille ans que je n'ai pas dansé, il se peut que la prochaine fois ce soit au nouvel an. Ou peut-être qu'à la maternité on sera d'humeur. Cette nuit j'ai rêvé de mon accouchement, il y avait beaucoup de gens mais ça se passait très bien. Je tournais le dos à tout le monde et j'avais les mains accrochées au plafond. En vrai on ne sera que trois, dans une salle avec un grand lit, et pas trop de lumière. 

L'après-midi il est souvent dans la chambre, sur le grand grand bureau, il faut pousser ma machine à coudre. Il travaille, et moi je vis quelques heures à pas feutrés. Je garde la radio, mais souvent on se met dans la cuisine, le chien me suit, c'est là où son panier est au soleil à ces heures là. Je refais du pain, c'est la première fois depuis Reims je crois. Il ne lève pas tant que ça, mais sur nos tartines pendant sa pause le beurre demi-sel fond, et avec la confiture de griottes c'est bon. Avec les dernières groseilles d'un jardin qui n'est pas le nôtre j'ai fait ce gâteau, aussi. La farine de riz m'a conquise. On a mis deux-trois jours à le goûter car on picore, on goûte quelques tartines et ça devient le dîner. Je cuisine peut-être un peu comme si j'avais une grande famille déjà. Puis la macédoine que je lui réclamais depuis quelques semaines. Comme à la cantine, c'est vrai, mais avec quelques oignons rouges en plus. En mangeant on revient sur nos histoires, est-ce que c'était bien d'être dans telle ou telle école, est-ce que le petit ami de notre enfant doit pouvoir dormir à la maison? On cogite un peu, je crois bien. C'est rigolo de se découvrir de cette façon.

J'attends des grelots et du gros grain pour fabriquer un mobile. J'ai fini un nouveau pull, tout boutonné dans le dos. Je cogite aussi des mains peut-être. Maintenant le 3 mois ne nous paraît plus si grand. Hier ça a fait un an que mon père est parti, je crois toujours oublier les dates, puis non. Je me suis levée trop tôt, alors j'ai regardé Mademoiselle, ce vieux film noir de Tony Richardson, avec Jeanne Moreau. C'était assez beau mais plutôt cruel. Le scénario est de Duras et Genet, je continue mon cycle. Ça me fera de drôles de souvenirs. 

Le gâteau aux groseilles d'un mois d'août ralenti
2 œufs
100gr de sucre
100gr de beurre
250g de farine de riz semi-complète
2 c à c de bicarbonate
1 bol de groseilles



Je ne voyais pas du tout les choses comme ça, mais voilà on y est. Jeudi soir dernier, c'était la dernière fois que je rentrais du travail de l'année et de ma vie sans bébé-dehors. Ma longue descente à pied vous savez, les mûres sur le chemin, je ne les verrai pas toutes prêtes à être cueillies, c'est dommage. Mais c'est que là dedans c'était un peu la tempête, et peut-être que l'accélération de tout ça, au dernier trimestre, je l'ai mal anticipée. Je me serai peut-être mise à prendre le bus le matin, plutôt que d'avoir à monter la côte. Enfin maintenant je suis là, chez moi, toute dévouée à fignoler ce bébé qu'on n'a pas envie de découvrir trop tôt. Deux mois et demi, on tiendra tu sais! 

Moi je découvre ce qui pourrait être ma nouvelle routine pour un petit temps. Le cahier vert, pas loin, dans lequel je note les contractions, pas plus de 10 par jour sinon vous revenez. Alors quand à 13h j'en compte déjà 8 je tremble un peu, et je garde le canapé un peu plus longtemps que je ne l'avais prévu. Des mailles bien sûr, accompagnée de la radio. Cette semaine c'est avec Marguerite Duras et Hannah Arendt, je pourrais être plus mal entourée. Je guette le temps, je préfèrerais presque qu'il pleuve parce que c'est encore ce qu'il y a de plus joli à regarder de derrière une fenêtre. La sieste, pas encore, mais je commence à m'habituer aux levers sans réveil. Je peux même me rendormir après le quart d'heure de folie du chien, tous les matins vers 8h. 

Je savoure des lubies qui me dorlotent de l'intérieur. Le matin le rooibos à la vanille, pour contourner un peu les litres de thé. Un joli bol, celui de Bretagne sur lequel il est inscrit Bernadette, avec de la purée de pommes dedans, des graines de lin et parfois de la noix de coco râpée, pour faire un peu fête. J'ai découvert que la purée d'amande s'alliait fort bien au comté sur un morceau de baguette, et c'est souvent mon en-cas dans l'après-midi, ou en fin de matinée. Au mur de la cuisine, j'ai affiché toutes les recettes glanées à droite à gauche qui me font envie, et dans la chambre les projets à coudre. Ce sera plutôt gai je crois, cette attente calfeutrée.