Les pieds ne sont plus nus, ou quelques minutes le matin en attendant que l'eau frémisse, mais pas plus. Une journée entière en pyjama, et sans avoir à être malade ou à faire semblant de… J'ai remercié ma bonne étoile plusieurs fois, tandis que ma tasse de chocolat chaud refroidissait, que la jambe de ce petit pantalon de laine grandissait et que j'enchainais gloutonnement et plutôt distraitement les films. Dans le gros sac qui restera maintenant dans l'entrée, du thé, déjà. Puis une tasse. Les grosses chaussettes, à pois, et de l'eau de fleur d'oranger. Un livre, est-ce qu'on prend un livre dans ce voyage là? 

Trois coeurs le soir, je me suis dandinée jusqu'au cinéma. Tu n'accouches pas ici, hein.  Quand c'est presque la fin/le début, je crois qu'on n'est plus si disponible pour beaucoup d'autres émotions que ce passage, et je me suis sentie tout acculée devant l'amour et la douleur, un peu comme si le châle autour de mon cou était trop serré. L'image était comme trop grande  et le siège trop serré. Mais je dois dire que le siège était peut-être bien trop serré, en vrai. 

Quand je le rejoins sur le chemin le midi avec le chien le soleil n'est déjà plus sur notre trottoir depuis quelques jours. Moi je suis entre août et décembre depuis quelques mois déjà, je voltige dans cette période que j'imaginais floue et intense, chargée d'événements dont je resterai peut-être un moment bouche bée qu'ils me soient arrivés. 

Pieds nus quand même, je range tasses, verres et cuillères en bois en imaginant les lettres d'excuse qu'on pourrait m'écrire. Est-ce que c'est une façon de pardonner? Je laisse peut-être quelques histoires aller comme ça. Si je n'avais pas peur de sembler un peu de guingois en le faisant, j'inaugurerais peut-être un cahier dans lequel j'aurais l'occasion de les imaginer plus formellement. Je suis finalement incapable d'imaginer ce qui y serait écrit, ça sonne moche, faux, comme un mur beaucoup trop fin. 



Il était vraiment beaucoup trop tôt. Avant même le premier bus, celui que j'entends certains matins s'arrêter au feu en bas, et que je choisis parfois de prendre comme une autorisation à ce que la journée commence. Après tout s'il y a des bus c'est qu'il peut aussi y avoir des gens réveillés. Je goûte depuis que mes journées sont un peu à contretemps la saveur de ne pas en être, que pour un tout petit temps cette vie aux horaires contraints, à la liberté encadrée, ne soit pas la mienne. C'est un goût un peu doux-amer. Aussi incongru que cela sonne, certains soirs je me sens un peu vide. Est-ce que ça se raconte, les heures de tricot? La promenade du chien, le brouillard qui ne s'est levé qu'à midi, le livre de cuisine lu comme un recueil de contes au lit? Est-ce que ça va l'ennuyer, ce récit d'un temps dilaté? C'est une sinistre société que celle qui me donne l'impression de ne rien faire quand je suis tout occupée à peaufiner l'un des siens.

Je me retourne et ça craque dans le bas de mon dos. Petits grondements, nouveau caillou à ajouter dans la poche de mon corps qui sait, offrande à cette mécanique atavique et si bien huilée. Tout à l'heure, malgré tout, l'homéopathe. Une caresse à la petite fille apeurée en moi, des petites billes pour m'aider à plonger, à laisser faire, me-laisser-faire. Peut-être encore plus pour sa présence enveloppante, son énergie à la fois si maternelle et bourrue. Elle est de ces gens qui pourraient ponctuer leur discours de clins d'œil sans que cela paraisse ridicule ou incongru. Moi si ça me prenait on croirait sûrement que j'ai un tic. 

J'attends encore un peu, mais à présent c'est sur, la journée à commencé. Même si sa respiration profonde là tout à côté pourrait officier comme une jolie berceuse, même si l'aube ne fait pas partie de ce chapitre. A contretemps, encore. Pied-de-nez-temps même. Une journée pressée d'exister, c'est forcément le gage de moult pépites. Dans cette pochette surprise j'y mets les derniers rangs d'une future offrande tricotesque, moutarde et hivernaux à souhait. A midi, ces carottes au cumin et aux clous de girofle. Et au réveil d'une longue sieste, un croissant aux amandes. La commande est passée! 





15, 16, 17, aller jusque 22, et après je diminue. Ça quatre fois depuis hier soir, une boulimie de tricot pour ce gilet-en-5-heures, d'abord gris et sûrement un peu grand pour qu'on en profite avant longtemps, qui en appela donc un jaune qu'on pourrait mettre sur le dessus de la pile, ou presque. Les petites lignes qui appelleront le doigt, les manches sûrement retroussées puis plus. Depuis se sont alignées d'autres mailles encore, en vue de prendre la forme d'un manteau. Un dont on fermera les boutons alors qu'une première bougie aura certainement été soufflée, dans quelques vies, presque demain. 

Me lever 3, 4, 5 fois pendant la cuisson d'une fournée de cookies, il ne faut tellement pas qu'ils crament. J'y mets un zèle déraisonnable, en écoutant cette fiction, La vie moderne. Ça me donne envie d'autres lectures, et me rappelle douloureusement le choix qu'il faut toujours faire entre lire et tricoter. Effet domino, je pense aux livres audios, et je me souviens qu'une des choses inscrites sur la liste des choses-pour-la-retraite-quand-un-jour-enfin de ma mère c'était d'adhérer à l'association des donneurs de voix, qui enregistre des livres pour les personnes aveugles. J'aime bien cette idée d'une pratique de  théâtre un peu discrète, timide. 

Une fiction, encore, alors que j'attends les premiers gargouillis pour décréter que cette faim est bien réelle. On a mangé il y a si peu de temps, pourtant, il vient à peine de repartir pour son après-midi de cours. Je rentre vers 18h, tu seras là? Dans nos assiettes des petits pois, du maïs, et du tofu aux oignons rouges, avec une sauce aux cajous, au cumin et au citron, puis un peu de riz. J'ai l'impression qu'il n'a pas trop aimé, moi j'ai trouvé ça joli. Le goût est déjà parti, et dans mon estomac tout a disparu. Graaaaou, le gargouillis qui doit soit faire peur soit amuser le bébé. Enfin ça doit être un bruit familier maintenant. Lui s'étoffe, et moi j'ai l'impression d'être un poêle à bois insatiable. Il reste un peu de strudel, je le laisse au four pendant que je finis cette manche. J'écoute cette histoire de perte et de voyage, j'ai envie qu'on me raconte des histoires, et en même temps je fais des aller-retour entre les voix et mon rêve cette nuit. J'avais une très vieille Volvo rose pale. Je l'avais laissée sur le parking de l'aéroport, et quand je revenais de mon voyage la moitié du capot avait été pliée. Sur la route, je me trompais car je ne savais pas lire les panneaux. Personne pour me rappeler à l'ordre. Je me réveille en colère, et le clingclingcling de la cuillère dans la tasse de son café me ramène en une terre plus familière. 




Configuration inédite, je vais me cacher dans la cuisine, musique sous le bras, pour le laisser à ses calculs en base 7 ou 9 qui semblent lui donner quelque fil à retordre. C'est tout neuf, que je le vois comme ça, tenace et un peu maniaque, tâtonnant pour trouver sa façon de bien faire. J'aurais pensé l'entendre râler, bougonner, mais je n'entends que le papier remuer. J'emmène une paire d'aiguilles, et entre chaque touillage-remettage de bouillon pour ce futur risotto, quelques rangs. Encore une paire de chaussons, ce sera peut-être la paire de trop, c'est peut-être bien plus joli que pratique même, mais ce petit reste de laine est si doux. Et puis ces mailles alignées, empilées, c'est ma bande-son, c'est tout, ma façon d'accueillir. 

Je ne sais pas si vivre en ville toute ma vie ne me rendrait pas cynique. Peut-être est-ce trop tard? Le cynisme coule certainement déjà en moi, comme un gène-épée de Damocles qui n'attendrait que l'élément de trop pour s'exprimer, le pas de travers. Je crois que cette idée de fatums prêts à me sauter à la gorge, j'en charrie quelques uns. J'attends une épreuve initiatique pour les mettre définitivement dans une boîte sous un lit, celui de la chambre d'amis ce serait bien. Dans mes veines, du sang viking aussi, je me souviens du jour où mon père me l'a dit, un peu trop solennellement, photo de barbus à l'appui. Une grosse crise de larmes a suivi, cette impression d'avoir sous le coude trois douzaines de géants sanguinaires, qui finiraient forcément par s'exprimer. L'épée, tout ça, encore. Alors cette ville, et le bus, mais le bus, parfait lieu pour cristalliser une petite crise de misanthropie passagère. Puis la petite dame qui m'attendait au retour de la promenade du chien, une personne de plus flairant mon potentiel punching-ballesque. Mais ça ne sera pas toujours comme ça, hein, un jour je dirai non-non-non-je-suis-pas-d'accord-c'est-toi-qui-a-tort, hein? Ça se pourrait, dites? 

Je mets les lames de rasoir qui semblent s'être perdues dans le bas de mon dos de côté, et je prends un bus, un autre. Il est peut-être bien envoyé par le dieu de la ville et de la gérontologie car à l'intérieur j'y sympathise avec tout plein de mamies et leurs canidés. Je descends là où j'ai passé mon permis, dans une vie qui était autre. Un centre social, vintage à souhait, qui me rappelle la danse petite dans cet endroit pas très chic. Des femmes, pas beaucoup, un gynécée je pense, comme au temps des listes de mots appris pour les concours. Ici on se tutoie hein. C'est dommage qu'on ne puisse pas y ramener une assiette de biscuits, ça irait bien avec la bienveillance des mots échangés. Je repars avec des livres chouettes sous le bras, et l'assurance de revenir la prochaine fois, en bonne compagnie peut-être! Quand je rentre, les paresseux du samedi après-midi paressent, et il est temps d'étaler la pâte pour le strudel, envie tenace de ces derniers jours. On doit pouvoir lire un journal à travers, je te dis! Mais avec ta farine complète ça marchera jamais! Quand le demi devant gauche de cette gigoteuse est terminé on a le droit de goûter. L'automne en bouche, et l'impression de croquer dans des ancestrales traditions familiales fantasmées. Une pâtisserie qui permet de se raconter des histoires, ça me botte. 




On habite un très chouette quartier où les gens, toujours les mêmes, font la même chose tous les jours. Promener leur chien, aller boire un café, se retrouver devant telle ou telle maison pour fumer une cigarette à plusieurs. Petit à petit on s'est greffé à ces scenettes quotidiennes, nous aussi on promène le chien, et quand on a envie d'une soupe ou de se lancer dans des hamburgers maison, on part chez notre primeur et chez notre boucher. Ce dernier a un super tablier avec des vaches dessus, et une encore plus super affiche avec toutes les sortes de vaches qui existent, dessinées, et j'espère un jour devenir assez copine avec lui pour qu'il accepte de s'engager à me la léguer le jour où il prendra sa retraite. La dernière fois qu'on est allé le voir, c'était pour farcir la première butternut de l'année. On ne restera peut-être pas toute notre vie ici, mais est-ce que ces années de tours de quartier panier, chien et bientôt bébé à la main, seront évoquées par lui ou par nous comme des années de bohème? Est-ce qu'on a toujours besoin d'imaginer qu'un souffle de liberté a parcouru nos parents avant qu'ils ne deviennent nos parents, de fantasmer ces mois qui nous ont précédé? Je sais qu'avant moi, mes parents ont longtemps vécu avec un carton comme table basse, sur lequel les nombreux chats avec qui ils vivaient se faisaient allègrement les griffes. Petite ce détail me semblait vraiment très croustillant. 

Après c'était encore dimanche. Dimanche sans réveil, même pas par un bus, un chien, ou un rêve dont il faut sortir. Seulement la hâte de ce moment solitaire, derrière les fenêtres ensoleillées, comme toujours. Le thé et On ne badine pas avec le jazz. Dans l'assiette ça varie, et cette fois c'était un yaourt maison, oh la bonne inspiration tard la veille au soir de me lancer là dedans, pendant qu'au salon de grosses voix tonnaient. Dattes, abricots secs, amandes et cannelle, oh oui! Puis une part de gâteau au chocolat, je n'en fais pas souvent, je trouve que ça fait un peu goûter d'anniversaire préparé à la hâte, mais cette fois c'est ce qu'il nous fallait. Sur la table on trouve encore hier soir, les bouteilles et les verres, et quelques brins de tabac. Je me fais une petite place au milieu de tout ça. La lavande a migré vers l'avant de l'appartement, pour profiter du soleil du matin, et elle semble apprécier. C'est elle qui me raconte le temps qu'il fait dehors, et elle aussi finira dans un yaourt un jour. 

Les chocolats chauds deviennent presque quotidiens. On se dit 3 ou 4 tranches de saumon? Si on mangeait ça tous les soirsVa t'allonger, tu rentres à quelle heure? Je commence à avoir un peu l'impression d'attendre, ma chérie, ma chérie, chérie-chatte, tu vas voir c'est un livre qu'on est triste de poser, d'après son hoquet, il est où tu crois? Le matin après la théière, thé d'automne déjà, j'ai encore trop chaud avec ma robe de chambre mais ça ne durera pas encore très longtemps. Un jour, dans pas si longtemps, on croisera trois bonnets se promener dans le quartier, et les chocolats chauds n'en seront que plus goûtu. 




C'est un matin plein de brouillard, enfin dehors seulement. Il est déjà parti, je l'ai entendu refermer le verrou derrière lui, nous laisser tranquillement à notre sommeil. J'ai quelques scrupules à me retourner une dernière fois en vue de trouver la position la plus douillette, pour encore un peu, mais je me souviens aussi de la petite consolation que c'est de fermer la porte sur des aimés chauds au sommeil quand on doit partir un peu trop tôt, que dehors les bruits sont crus et le froid un peu piquant. L'idée de trouver un petit mot à côté de sa tasse vide me donne envie de me lever, quand même, et le facteur et son paquet de tissus me force à hâter le mouvement. Ne bougez pas je monte. Il est gentil ce monsieur, témoin discret de la vie qui pousse, pousse, pousse. 

De la ouatine, pour un édredon, et du fleuri, bien sûr. Cet après-midi je n'aurai pas le temps de coudre, mais ce soir peut-être ou ce week-end. Je traîne encore un peu le sentiment poisseux d'hier, une petite montagne qui m'a semblé infranchissable et inéluctable. Je crois que ses pierres étaient faites de solitude, d'un peu de rancoeur peut-être, puis de peur petit à petit accumulée. J'ai été maladroite face à cette montagne, et je n'ai pas su me prendre dans les bras. J'ai régressé, et ça m'a donné envie de me fuir. Je devrais savoir que ça n'est pas si possible que ça. Maladroitement, j'ai compilé les antidotes, et le livre que j'ai commencé devrait faire son effet. C'est la souris bleue de Kate Atkinson, un roman où les phrases font une belle musique et qui en quelques pages met déjà des images dans la tête. C'est un soulagement car je sors de quelques soirées douloureuses passées en compagnie d'un livre qui sur le papier était tentant, un roman policier mettant en scène Charles Dickens, mais qui s'est avéré poussif au possible, et pas fin du tout. Puis avec une tranche de potiron, une boisson drôlement réconfortante au thé et au lait de riz. 

Ce matin la théière reste vide, et j'aurai envie de panettone pour le déjeuner. Il faudrait que je sois prête, un petit périple m'attend pour aller visiter le lieu qui nous accueillera pour que tout arrive. En fait je crois que je n'ai pas vraiment besoin de savoir à l'avance à quoi ça ressemble, je m'en fiche un peu. Ce sera de toute façon l'inconnu cette histoire là. J'ai l'impression que ce qui compte c'est qu'il soit là, que je sois sûre de pouvoir y arriver, et que je n'oublie pas de penser à mon bébé. On est encore un peu déçu de n'avoir pas pu projeter de vivre ça chez nous, alors avoir à prendre le train pour cette visite, ça m'embête un peu. Bon, ça n'est peut-être pas si mal que les choses deviennent concrètes peu à peu, puis je prendrai mon sac aux oiseaux, je vais y mettre mon tricot rose et moutarde -pour moi celui là!- et devant la gare il se pourrait qu'il y ait un banc au soleil.