Je termine enfin la couture de ces chaussons en alpaga couleur lait à la menthe. Une fiction à la radio (Le miroir se brisa, d'Agatha Christie), du soleil par la fenêtre, un chien ronflant sur son tapis… Et un bébé chaud dont les cils me chatouillent le cou. Une odeur de cet été, pendant cette grossesse écoutante et tricotante, mais en mieux. 

Tout à l'heure, premier voyage à trois! Quelques heures de train pour retrouver ma ville natale, quelques connaissances, et présenter la maison de son grand-père à ce bébé. Il y aura des chats, plein, et une belle-grand-mère attentionnée pour adoucir le piquant de la situation. Les sacs sont déjà dans l'entrée, j'ai compté plusieurs fois le nombre de bodies et de couches, pas trop stressée mais peut-être quand même un peu. Heureusement il y a sa confiance en la vie légendaire (et en moi, le mignon!), j'essaie d'en prendre une tranche au passage. Toi et tes seins vous serez là, la peau de mouton aussi, rien ne peut arriver! Prend un lange quand même, on ne sait jamais!  C'est vrai que ça n'est pas beaucoup plus compliqué que ça, d'être trois. 

Et tu le portes comme ça toute la journée? Dans son petit lit, hein! Ah oui, il aimerait bien retourner à l'intérieur! Tu verras, tu seras heureuse de retourner travailler! Vous allez vous faire mal au dos à force! Etc. Il faut quelques pierres pour construire le mur qui protégerait mes oreilles et mon coeur-de-maman contre la violence ordinaire, quelques pierres qui sont ces temps à trois, le soir ou le matin, à encourager ses tout nouveaux sourires et ses petits chants d'oiseau. Ces lectures, pendant qu'il tète ou qu'il observe sa maison. Un des boulots de parents tout neufs, c'est peut-être aussi de savoir s'entourer d'étoffes auxquelles on n'est pas allergiques. Quelque chose qui serait doux comme son duvet. Ou comme des chaussons en alpaga.


Le rooibos est au caramel en ce moment, j'ai triché un peu avec la tisane de Noël mais seulement une fois, je sais qu'il faut encore attendre un tout petit peu pour le piquant des clous de girofle et le souvenir des orangettes maison de maman. Au caramel c'est très bien. L'odeur n'est pas loin, sur la table de nuit, quand presque endormis, le bébé si détendu fondant sur moi, on se raconte ce jeu d'équilibriste qui demande à être à la fois tant dans l'instant présent, de faire au mieux tout-de-suite-dans-la-minute, et en même temps d'avoir pas si loin en tête que c'est un très grand garçon, un homme, qu'on a envie d'aider à pousser. Etirés, flottants, faisant des allers-retours entre l'immédiateté et la postérité. 

Les fleurs sont chouettes et ne m'en tiennent pas trop rigueur d'oublier un peu plus souvent de les arroser. Elles attendent que le coeur batte un peu moins fort, que le souffle s'allonge un peu. J'ai presque fini le livre commencé pendant la grossesse, celui qui demanderait souvent d'avoir un dictionnaire tout près, même si parfois on triche et on s'aide du contexte, comme on nous disait de faire en cours d'anglais. C'est Le sang noir, de Louis Guilloux, le premier livre qu'il me conseille. C'est plaisant, que ce soit ces mots  qui tapissent cette période-parenthèse là. 

Quand je caresse les cheveux de François, alors qu'on chantonne pour donner envie au bébé de se laisser aller au sommeil, je suis surprise que sa tête soit si grosse. C'est qu'on a vécu six semaines de mini format aussi. Un soir il y a presque un air de fête. Ça montait, cette décision de faire comme les tripes l'exigeaient, puis la consultante en lactation-magicienne est venue fêter ces tétées les yeux fermés et a faire taire les hésitations en disant qu'il fallait réflechir avec le cœur, que ça ça ne sonnerait jamais faux. Et les femmes Touareg, elles se posent la question vous croyez? 



Pas assez de balades en forêts, de feuilles qui craquent sous les bottes, de photos de champignons qu'on n'oserait ramasser, parce qu'on est un peu néophytes et surtout peureux… Dans notre sac en tissus en revanche on mettrait des glands et des marrons, les plus belles feuilles croisées et quelques branches, après tout il faut commencer à donner un air de fête à l'appartement. Tout ça c'est plus dur sans véhicule, on est heureux d'être un peu plus légers sans et de marcher-véloter-covoiturer-tranifier à droite à gauche mais ça a ses contreparties… Espérons que le dieu de l'empreinte écologique nous remerciera en temps voulu. 

Malgré ce petit manque le week-end fut un bel édredon. Cinq semaines de bébé joli et de francs sourires à présent. On se délecte de voir sa surprise devant notre émerveillement à chaque rigolade-vocalise qu'il nous offre, ah c'est si chouette que ça quand je fais comme ça? semble-t'il se dire. Cinq semaines et depuis quelques jours qui comptent pour mille un allaitement simple, enfin, sans expédient, qui n'a plus besoin d'aucun coup de pouce. Notre volonté à tout les deux de vivre cette histoire là malgré tout me rend très heureuse, et quand au milieu d'une tétée il fait une petite pause pour me regarder en souriant je me dis que les nombreuses larmes versées en offrande au culte de l'allaitement serein n'auront pas été vaines. Sa main qui m'agrippe, ses joues qui rosissent tant on se tient chaud, ses petits plis en plus tous les jours, ça a le goût du plus parfait des cadeaux.

Après la sieste ou quelques mailles on a feuilleté nos livres de cuisine. Alors qu'il commençait à faire nuit s'est engagé une expédition pour aller chercher de quoi faire ce butter chicken accompagné de son riz au potiron et au fenouil. Un nouveau pot en verre sur lequel on a inscrit garam masala, et une odeur à se damner dans toute la maison. Le boucher ne rigolait pas quand il a demandé je vous le coupe en douze? à propos du poulet, j'ai eu l'air un peu bête. On a écrasé l'ail avec le gingembre, et mangé quelques cochonneries pendant que ça marinait. Au four il y avait encore ce gâteau au chocolat blanc, mais avec de la farine de riz complet cette fois, pour faire comme si on changeait un peu, mais tout en se dorlotant de la même façon avec ce qui tient si bien compagnie au thé. 


En sandwich, chacun une joue à bisouter et une oreille dans laquelle chuchoter les plus délirantes déclarations. Elles sont chaudes et rebondies, roses, parfois piquetées de rouge quand il s'est endormi sur moi alors que je porte ma veste en laine-qui-gratte. Je crois qu'on est si content l'un l'autre de pouvoir chacun reconnaître un tout petit bout de son amoureux dans ce bébé, un nez, un petit cri aigu, un sourcil froncé. Au milieu de ce tourbillon de surprise, de ce roman inachevé, quelques clés qui donnent encore un meilleur goût à l'esquisse qu'est ce petit garçon. Si souvent on lui parle d'une même voix, je regarde cette complicité triangulaire sonner si joliment, cette cohérence former un sain matelas pour se reposer entre deux découvertes sur la vie.

C'est une dame comme celles dont je me dis toujours qu'elles doivent être de chouettes mamans. Des gros cheveux un peu foufous, dont elle a pourtant du s'occuper il n'y a pas si longtemps. Des bijoux, certains chics, d'autres plus vraiment de son âge. Une voix qui sait se faire entendre parce qu'elle ne sonne pas faux quand elle chuchote. Alors elle est venue, on avait discuté par mail et par téléphone avant. On s'est installé sur la table du salon, on a frotté l'huile dans nos mains sous le regard marine de notre bébé. Il ne respirait pas très fort, guettait un peu. Guidés par la dame qu'il n'osait pas regarder, on a massé ces grandes petites pattes, chaque orteil, appuyé sur le talon. Il s'est mis à soupirer et à chanter, un peu plus fort à mesure que les mains de ses parents se réchauffaient. Quel plaisir de palper ces cuisses aux plis tout neufs, ces genoux ronds à souhait, ce tout petit duvet, ces pieds toujours roses  aux mille chemins tracés finement, si finement. Ce bébé d'hiver emmitouflé, dont la peau me manque malgré nos matinées peau à peau, souvent. 

Chacun dans une pièce, on est ensemble. Ça sent l'oignon et bientôt le paprika, il me demande de loin quelle huile utiliser, dommage qu'on n'en ait plus de pépins de raisin. J'écris toujours raison pour raisin. Lui-le petit a fini de manger, et il observe les petits papiers qui jonchent le mur qui lui fait face, concentré comme si sa vie en dépendait. Que c'est beau cet acharnement à ouvrir tous les jours une nouvelle petite case de vie. Dans son cahier blanc, un tout moche sur lequel j'ai commencé à dessiner, je lui raconte comme nos repas partagés évoluent, tu attrapes mes doigts et avant de plonger les yeux fermés tu me fixes longuement. Tes petits bruits de marcassin glouton restent les mêmes, il faudrait que je t'enregistre! Je n'ai pas tant besoin que ça d'écrire, ça se tatoue en moi tout ça, mais je sais l'importance des mots écrits quand la voix a disparu. Moi aussi j'ouvre une petite case par minute à ses côtés, ma vie en forme de calendrier de l'amour. 



Les différents bouquets offerts sont tous fanés. Il faut les jeter, le souvenir sera là quand même. On se le dit tous les jours, puis un jour on va le faire. Le bébé dort, le téléphone est coincé dans mon cou et j'avance cette dernière petite manche. Ma grand-mère me raconte ses grossesses rapprochées, le grand manteau vert bouteille, le seul qu'elle arrivait à fermer, les allaitements qui s'arrêtent pour passer au lait concentré sucré, sa fille qui aurait du être un garçon. Lui a-t'elle jamais pardonné? Sa sévère mère, la voisine aux onze enfants, le pain d'épices de la bonne. Moi je n'ai pas beaucoup de place pour dire, mais ce n'est pas grave, j'appelle pour écouter. J'appelle pour entendre que je viens de quelque part, pour ajouter des pièces au puzzle, pour n'être pas qu'une grande page blanche. 

Mélanges hasardeux de tisane, et repas de céréales. Au lit je lis des mails qui me touchent, des tweets insignifiants, de toute façon je ne me souviendrai de rien au réveil. Depuis quelques soirs je m'endors aussi, alors qu'il mange, yeux fermés et mains enrubannées l'une autour de l'autre, ou agrippées à ma chemise de nuit. Quand je me réveille, quelques minutes ou heures plus tard, la lumière est allumée et on est encore imbriqué. Il respire fort et couine parfois, ce sont des sons que je n'aurais jamais pu imaginer sans cette rencontre. 

Après-midi ensoleillée, même si dedans on a un peu froid. En face le monsieur refait ses fenêtres. Lui s'il me voit, que peut-il se dire? Par petites tranches on cuisine, on tricote, on mange un carré de chocolat, on écoute un concert, on râle un peu, beaucoup même. On joue les détectives, qu'est-ce qui t'aiderait? On change de position, encore une goutte de lait, et la vue à la fenêtre, elle te plait

Les petits flans adoucisseurs de fin d'après-midi: 
  4 verres de lait
  1/2 verre de fécule de maïs
  3/4 de verre de sucre
  4 cuillerées à soupe de raisins secs
  2 cuillerées à soupe de fleur d'oranger
  A feu doux, jusqu'à ce que ça épaississe.

Une envie de collants en laine, même de ceux qui grattent, et de ballerines qui claqueraient sur un trottoir mouillé. Un matin il a bien fallu qu'il reparte, que la routine faite d'aller-retour pressés reprenne. Ces vacances tombaient déjà si bien, mais une semaine, ça passe si vite. C'est combien de regards, de baisers, de déambulations un tout-petit dans les bras? C'est un tiers de la vie du bébé. Puis le voir partir ensommeillé, le couvrant tant de bisous qu'il en oublie son manteau, ça me fait penser à mon tour qui est censé venir si vite. Dix semaines, mais comment est-on supposé faire ? Je réfléchis aux subterfuges, mais je me sens un peu démunie. 

On attend la sage-femme pour dix heures, ce serait plus frustrant que plaisant de se recoucher. Je crois en profiter pour ranger-nettoyer comme on se sent toujours obligé quand on est celle des deux qui reste à la maison, mais le bébé préfère qu'on se roule en boule tous les deux, et qu'on se respire fort dans le cou. Ses cheveux de soie sentent la peau de mouton, et son oreille le biscuit chaud. C'est une fois de plus lui qui sait mieux, petite boule d'instinct qu'il est. D'une main je peux encore attraper ma tisane, feuilles de framboisier et fleurs d'oranger, pour qu'on ait encore plus chaud.

C'était bien Le dernier métro hier soir, ça ne sentait pas tant que ça la rentrée. Il y avait encore du gâteau aux chocolat blanc, même s'il était moins moelleux que le précédent, la faute à une douche que j'avais fait un peu trop durer. En même temps c'est si bon cette unique parenthèse solitaire dans la journée, ça permet d'être tellement deux tout le reste du temps. Tous les trois en pyjama, je nous trouve bien assortis. Mon point de semis sur les genoux, pas trop compliqué mais qui empêche juste assez la monotonie. Petit motif rythmé, récit en morse d'une vie les doigts entremêlés. Ce soir il y avait un peu de grognonnerie dans l'air, alors à trois dans la cuisine on a fait des crêpes. L'idée d'utiliser ce lemon curd qui a fait le voyage depuis l'écosse a eu le pouvoir d'adoucir les dents qui se seraient peut-être mises à grincer. Le bébé, dans l'écharpe, a beaucoup aimé mon maniement du fouet. On saisit la moindre occasion de se bercer les uns les autres, encore une définition du mot famille qu'on découvre avec ravissement.


L'âge adulte, en chaussons dans le petit restaurant au bout de la rue, quand quelques minutes plus tôt l'envie de ne pas avoir envie de cuisiner s'est imposée. Pizzas? Mais ce sera jamais comme à Bruxelles, et tu as vu la tête qu'elles ont? Je commande pas ça moi. On en fera demain, il reste de la mozzarella. Alors oui c'est parfait a-t'on répondu au saumon à la crème de basilic ça vous irait? Et de repartir avec le petit baluchon de salade verte, les morceaux de pain et meme quelques fruits, vous en ferez bien un crumble. En fait une compote, encore, parce que le matin avec un peu de fromage blanc et des graines de lin. 

Ces matins toujours inédits, dans cette routine mouvante de la vie avec un bébé. On sort parfois d'un épais brouillard, parfois d'un doux nid de coton, mais on se réveille toujours main dans la main. Cette respiration de plus, j'aime en profiter au creux de la nuit. La sienne, large et tranquille, les petits couinements du bébé, et à côté le chien. Je souris, entendre le concert de ma vie c'est encore mieux que de dormir. 

Je n'aurais pas cru que les leçons de vie viendraient si vite, que ce bébé m'offrirait un cadeau de vérité aussi précocement et intensément. Lui, l'uniforme de mère que j'imaginais naïvement revetir, il n'en a cure. Ce bébé m'a si bien fait comprendre que ce qu'il désirait, c'est qu'on invente le chemin ensemble, à deux, à trois. Ces tétées si compliquées, j'ai pu entendre que c'est peut-être aussi ce que je ne laissais pas couler, comme a pu délicatement dire la conseillère en lactation. Une autre marraine bonne fée qui laisse son parfum sur le canapé, qui peut sans sonner faux me caresser la joue en me suggérant d'accepter de mettre la barre moins haut. Ça, et rester avec mon bébé surtout, ne pas entre nous mettre des caisses d'idéaux et de croyances sur ce qu'il faut ou pas faire pour gagner un lot dont finalement je ne veux même pas. Je suis fière d'avoir semble-t'il déjà décidé de prendre la voie du sur-mesure avec mon bébé, même si c'est celle qui me fait me regarder nue dans la glace.

Premiers tricots réalisés à côté de lui dehors. Il reconnaît peut-être le bercement des aiguilles qui pédalent, quand il fond sur moi alors que les petites mailles sautillent les unes après les autres d'un côté à l'autre. J'aime ce fil crème de champignon, et j'imagine en souriant les futures balades durant lesquelles ce béguin en mohair dépassera joliment, nous caressant le menton quand on ira chercher un bisou comme c'est si agréable de faire quand on joue les kangourous.