J'entends la phrase vivre en existant et je la goûte, jolie idée de chantier. Ce mot, toujours, mais chut! Un cahier a été commencé, celui des plantes à semer. Plusieurs pages sont déjà noircies. Un doute plane tout de même au dessus des mots, au dessus de celle qui ne sait pour l'instant pas faire grand chose de ces dix doigts. Framboisiers en 1r, certainement, quelques anémones. On verra celles qui choisiront de rester faire une peu de chemain avec nous. J'ai pourtant envie de me dire que même les déconvenues auront bon goût et seront vécues dans l'enthousiasme. Ça fait si longtemps qu'une journée n'a pas été vécue sans qu'on puisse y glaner au moins un grand bonheur et quelques pépites de plaisir. 

Aujourd'hui il y avait un nez à moucher de nombreuses fois, plus d'eau sur le sol de la cuisine que mes chaussettes ne l'auraient voulu, un chien qui sème des poils dans les endroits les plus incongrus... Mais ces quelques rangs au son d'une musique qui plaît à tout le monde, cet avocat mur à point, et ce compte-rendu stressant biffé de la liste aussi. 

Un cahier de projets avec les mains, aussi. Avec les petites choses pour les bébés à venir, les plats péruviens ou chypriotes à venir (oh les chaussons aux épinards, ou cette timbales de lentilles épicées). Des noms de coloris de peinture, aussi, et des idées de papier peint, parce que c'est vrai qu'on y sera là un jour, aussi. Pas toujours d'accord pour le nombre de fleurs sur les murs, et pourtant c'est un monsieur ouvert d'esprit que j'ai là! Et plane la sacro-saint sentence, si j'abuse un peu, ah non ça fait blogueuse! Bon, bon... 

Je rencontre des gens énervants, un tout petit peu, mais surtout des gens touchants. Ceux qui me raconte tout de go leur histoire rouge vif, les petits drames qui se sont glissés sur le chemin. J'essaie d'écouter le mieux possible, les bras grand ouverts. Ça s'apprend, c'est dur! J'essaie de rebondir -avec légèreté si possible- quand on me raconte les claques sur le cul, qu'il n'y aurait que ça qui marche...Que les gens retrouvent un peu le chemin des mots, aussi. Dur également! 

Ça sentait la confiture de fraises dans toute la maison, je m'étais couchée avec une ambiance de rideaux vichy et de marmite en cuivre dans la tête. En réalité le voisin du dessous faisait une espèce de rave, Odilon s'essayait au rôle de bébé dont les dents l'embête et j'avais plutôt froid mais plus le courage de ressortir du lit pour me faire une bouillotte. A voix basse, pour ne réveiller personne, on discutait de notre vie de papi sur mesure, et de celles qui nous attendaient, un jour. On racontait loin, assez loin pour qu'on puisse y raconter tous les possibles. Cette tarte d'anniversaire nous a mis le sourire jusqu'aux oreilles à chaque bouchée, et chaque ami de passage par ici va certainement y avoir droit tant elle donne envie de récidiver et de la partager avec ceux qui rendent la vie jolie. 

Dans le flou, un peu, j'ai les images de mer que m'envoie ma tante de St Andrew's, j'y imagine les odeurs de fish & chips. Je pense aux jonquilles des voisins qui me rendent jalouse, un peu, que j'ai hâte d'en être là... Dans une carte qui m'a mis les larmes aux yeux une amie salue mes différentes facettes notamment la toute dernière, "chef de chantier". Mais bon sang je dois encore manquer d'expérience car je n'y suis que peu efficace. Je vous rappelle, je vous l'envoie tout de suite, je vous tiens au courant, et autres paroles encourageantes, qui font se dire bon-là-ça-y-est... Puis en fait non. J'aimerais ne pas rentrer dans le jeu où c'est le plus chiant qui gagne, et qu'on ne mette pas la lenteur de tout ça sur le fait que je suis soi-disant trop gentille, mais je ne trouve pas le chemin. Le sourire n'est jamais loin quand je me dis que ce ne sont pas des expériences que je devrai vivre trop de fois dans ma vie.

C'est un thé au strudel qui nous a accompagné toute la journée, Pépin aussi l'a adoré. Sur la fenêtre des renoncules et un passage à l'âge d'après tout en douceur, moelleux comme enroulée d'une couette. Grand bébé nous a apporté tous les livres de la maison (à peu près) pour qu'on lui raconte, et se mettait à râler à chaque dernière page, travail de longue haleine! Moi je ne suis pas encore tout à fait chez moi dans mon nouveau bureau, ou peut-être surtout pas assez assurée, mais ça me colle un blue du dimanche et stress de bon sang est-ce ce que j'ai prévu pour cette séance demain est pertinent? J'essaie de conjurer ça à coup de câlins à rallonge et de lecture plaisir saupoudrée de tisane mais, mais, mais je me couche encore souvent les mâchoires serrées. 



Je me suis fait de la bile, ça oui, on peut le dire. Dans mon ventre quelqu'un rageait, grondait même, et c'est peut-être bien ce que moi je n'ose pas dire qui se racontait là. Quelques minutes chez le médecin et c'était fini, quelques minutes seules ou quelqu'un me disait que j'existe, même les bras pas occupés, même assise là à ne rien faire. Ça m'a épuisée, cette semaine de pseudo-gastro, et il nous fallait vraiment une journée de printemps et d'oiseaux qui chantent pour me ré-énergiser un peu... Hier c'est ce que le ciel promettait. Si on avait été raisonnable on serait resté à la maison, l'un préparant ses cours, l'autre ses séances, mais on a eu envie d'aller guetter les jeunes pousses à la maison (l'autre!). La route était jolie, les chats de sortie, et l'herbe réclamera bientôt sa première tonte de l'année... (il nous faudra donc nous équiper, et choisir entre une tondeuse ou un mouton!). 

J'ai regardé mon grand bébé de près, ces derniers jours, vous pensez. Et j'ai eu l'impression de tomber amoureuse une centaine de fois de plus, le voir s'intriguer de tout, être un bébé-chercheur, faire varier les variables, empiler, cacher, frotter, faire rouler (quoi ce légo ne roule pas?!) etc. Les journées aux 10 découvertes à la minute. Et puis un soir, quand je le remerciais pour cette journée si jolie ensemble, ses bras qui se tendent comme dans un rêve et son "maman"! Oui, oui, je suis bien cette chanceuse là, ta maman! C'était bon de l'entendre, et c'est encore meilleur de l'être. Ses petites mains qui veulent faire d'elles-mêmes, les repas qu'il gère sur sa grande chaise, si fier de faire tout seul pendant qu'Odilon goûte les compotes et ses 1ères purées. 

A la radio je savoure le bruit de la terre, j'entends des gens raconter leurs jardins, j'entends Fabrice Luchini délirer avec de beaux mots, et je transmets ce souvenir de bruit de fond en bons mots à mes enfants. Pépin danse sur les jingles, il adore celui de la compagnie des auteurs et moi aussi. On parle salade de pommes de terre et saumon, on oublie de dîner, et avec des blettes on fait un plat indien un peu farfelu. Hier j'ai façonné une énième custard pie pendant que les garçons regardaient le rugby, mais on n'y sent pas la fleur d'oranger que j'ai pourtant laissé infuser longtemps... Je tricote à nouveau, j'ai envie d'enlainer toutes les jeunes pousses que j'ai la chance de connaître.


Quelques heures, par surprise, qui auraient pu sonner comme un cadeau.

Dans un demi-sommeil, vers 6h ce matin il m'avait parlé de ces flocons. Odilon gazouillait, yeux grand ouvert, et mes chutchut-on va réveiller Pépin! semblaient sonner comme la chose la plus drôle qu'il ait jamais entendu. Ses pattes chaudes et dodues pédalaient contre mon ventre et après quelques chansons il avait accepté de se rendormir en têtant... 3h plus tard on ouvrait les fenêtres et Pépin dansait devant les gros flocons. Maman heureuse de cette première fois partagée, et travailleuse qui se disait ohlala est-ce que je ne vais pas faire 1h de route pour attendre des absents?

Chez la nounou, -optimiste à souhait pour la route- je lui raconte mes contrariétés face à cette pédiatre très convaincue qu'un bébé allaité a beaucoup plus de risques d'être carencé, et surtout que mon grand est bien trop silencieux, quoi il ne dit pas un mot? Et que les enfants d'orthophonistes ont beaucoup plus souvent qu'on ne pense des soucis de langage, si, si, si. Je suis repartie avec une prescription d'activités pour le "stimuler", et la boule au ventre. Déjà, devoir défendre mon enfant? Faire part de ma confiance en lui, en son doigt qui pointe et en tout ce qu'il fait qui dit bien fort oui à la vie? Alors je lui raconte tout ça, et bien sûr que je voulais entendre ses mots rassurants, à elle qui en a vu tellement des enfants, des bavards et des moins bavards sûrement, des pressés ou des prudents. 

Mais non, à la place c'est le coup de masse... C'est vrai qu'il est particulier, Pépin. Particulier? Particulier comment? Et les exemples de pleuvoir, ce qu'il ne fait pas, ce qui fait que oui si on le rencontre pour la 1ère fois on le trouvera forcément en décalage... Et mes jambes qui ne répondent plus, et la bonne figure que je cherche tout au fond de moi, et attendez attendez qu'est-ce que vous me dites? Si vite passer dans l'autre camp, je la vois me trouver loin de la réalité, je suis un de ces parents que j'accompagne moi, je me raccroche aux branches et raconte ce qui m'épate, moi, chez lui. Mais ça n'est pas assez on dirait, elle me dit les journées où il ne dit rien, et à cet âge on ne peut pas savoir si c'est seulement son caractère ou s'il a un problème. Et mes oreilles en feu, et mes questions encore, même si j'ai alors l'impression d'être maso. Je veux savoir chaque détail, chaque grain de sable, et ça me brûle de l'imaginer remarquer tout ça jour après jour sans rien me dire. D'un coup le tremblement de terre, l'envie de repartir avec mes bébés sous le bras, leur souffler la confiance que j'ai en eux. Bien sûr arrive vite l'idée que c'est de ma faute, peut-être bien, que je le protège-cocoone (etc!) trop, que je le rends paresseux... Et ma foi je préfère paresseux que particulier

A peine rentrée dans la voiture je n'essaie plus et je fonds en larme. Colère, inquiétude, tout est flou, je suis moi aussi comme enneigée. Encore un coup de fil de patient pour annuler un de mes rendez-vous de l'après-midi, et plus tellement la force pour tenter la route de toute façon... Alors non c'est vrai, ces petites heures là n'auront pas ce goût de liberté qu'on aurait pu imaginer. Ventre tordu, voix serrée et mouillée, les mots au téléphone avec lui et les amies. Je l'entends se fâcher un peu, être sur de lui, en tant que papa, sûr de son fils. Je m'en veux, moi, de me laisser contaminer par le doute. Mais lui non, et il me raconte notre Pépin coquin, comme moi liste tout ce qui dit oui-je-vais-bien! Le cache-cache, les câlins, l'envie de nous imiter etc, etc, etc... Oh non je n'ai pas envie qu'un oeil clinique se rajoute à mon regard de maman, il serait faux de toute façon. 

Comme la vie de parent est risquée, l'autre rive est à un pas - celle qui dit qu'on fait parti des autres-, en un mot plus rien n'est comme avant. Accompagner, comme un mantra. Je suis bouche bée devant la norme accablante, je veux en faire quelque chose de positif, de cette douleur, qu'elle génère encore plus d'empathie pour ces parents les yeux mouillés à mon bureau, pour ces enfants pas si bancals si on les éloigne de ce qui ne leur parle pas... Mais reprendre mon souffle, déjà. Et lui susurrer en le couchant tout à l'heure, tu peux avoir confiance en toi, mon chat