C'était comme si c'était la nuit déjà, il aurait pu y avoir des bougies et presque des coussins sur les bancs d'écoles disposés dans la rue. Notre rue. L'ambiance était aussi chaleureuse que si j'avais eu deux mains bienveillantes sur les épaules tout au long de la soirée. Au bout de quelques minutes Pépin était sur la hanche d'une dame à l'air un peu anglais, et quelques mamies n'avaient pas résisté à l'envie de caresser les petites cuisses plissées d'Odilon, encore à l'air à cette heure là. On a été présenté en grandes pompes, et applaudi! Quelques jours avant j'avais reçu ce message de la belle-fille du patient que j'avais soigné, à quelques maisons de la future-nôtre: vendredi soir on fait la fête des voisins, venez! Une femme m'a pris par la main, oh vous aimez la rhubarbe? Venez! Et quelques minutes plus tard, agenouillée dans son jardin mes bras en étaient pleins. Elle me donnera un plan quand on sera là pour de vrai (et m'apprendra à chasser les escargots, ouf!). La tarte est au frigo et la confiture sera au sucre de coco et au gingembre... Et des voisins sont maintenant sur le coup pour vérifier que les ouvriers viennent bien sur le chantier : ) ! 

Beaucoup de vert ces derniers jours, des promenades sur des chemins qui glissent, les koalas sur le ventre ou sur le dos, des mains qui m'agrippent. Ces journées délicieuses de fête des mères sont maintenant beaucoup plus précieuses qu'un anniversaire ou autre Noël, je déballe les jolis bricolages et il me propose la visite de ruines d'un château du 12ème siècle. Nos discussions de cuisine, aussi, qui font souvent couler des larmes mais finissent toujours main dans la main, pendant que je retourne une galette d'épeautre et qu'il donne une cuillerée d'épinards. C'est vraiment tous les jours, la fête des mères, avec eux... 

Un crachin d'août dans le parc et l'herbe qui se fait mouillée sous nos fesses... Pépin est fasciné par la répétition des pompom girls pas loin, et par le chien de mon amie (un modèle avec des poils longs et un nez, contrairement à ce qu'il connaît!). Odilon s'apprêtait à dormir mais il préfère profiter tout sourires d'être en bonne compagnie. La petite fille aux cheveux blond vénitien, presque jumelle de Pépin, raconte tout un tas de choses. Je lui offre le cache-coeur que j'ai beaucoup aimé tricoter pour sa petite Adèle et qui faisait quand même peut-être un brin fille pour le mettre sur mes aiguilles pour mes garçons comme prévu. 

Je suis arrivée dans la grande ville de notre futur coin pour l'entretien. On avait eu un petit débat autour de mon pantalon à fleurs, à la maison, et j'avais fini par lui donner raison... Même si le but c'est qu'ils sachent qui je suis... Puis je postule pas au Figaro non plus!. Mais bref, c'était robe bleu marine, leggings à pois et sandales violettes, du moi tempéré. A peine arrivée on me servait un thé et je trouvais cette tasse fumante entre mes mains de bonne augure. Les enfants sont tous venus me serrer la main et m'ont montré leurs chambres et leurs potagers avec fierté. Je m'y suis bien vue, oh oui on peut dire ça! Le médecin m'a dit vous êtes la perle rare, négociez dur!, alors on verra si j'arrive à mes fins...

Samedi de pique-nique pour le plaisir de l'idée d'une nappe vichy. Du pain, du fromage, les gressins que Pépin aime tant, parce qu'avec les bébés c'est encore plus drôle de faire des tartines que de cuisiner. On s'installe dans un pré, au sein d'une vallée verte comme il faut, avec ses touches de jaune. Pépin n'a pas envie d'une partie de ballon, et Odilon grignote son premier crouton de pain. J'avais pris mon tricot mais mes mains sont plus contemplatives qu'actives. Après on est allé à la ville toute proche, notre future grande ville. Le tourisme avec les bébés est vraiment très gai, Pépin remarque les petits brins d'herbe entre les pavés ou les chiens à aller caresser, est toujours partant pour une volée d'escaliers à grimper. Odilon est un parfait petit koala, qui alterne siestes et sourires. La jolie ville haute et ses chats qui la rendait presque romaine, sa médiathèque qu'on dirait en pain d'épices, ses bonjour de tous les gens croisés... C'était une belle surprise cette petite ville si jolie.


Jeudi matin, dans un bol bleu je mets des flocons d'avoine, des graines de lin, un kiwi et une banane que je partage avec Pépin. Jeudi matin qui sonne notre 2ème rythme, plus ralenti. Je saute sur François au réveil et lui demande anxieusement alors, alors, il s'est réveillé? Mais non, 2ème nuit d'une traite pour Odilon, la 2ème de sa vie! Je propose de fêter ça ce midi, moi qui pensait que le sommeil n'était plus pour moi. C'est tout excitée que j'étais allée au lit, avec un livre même, pensez-vous, le luxe! Le livre qu'une patiente m'a prêté, une histoire de journal intime d'ado, parfait pour quelqu'un qui n'a pas lu plus de 3 lignes d'affilée depuis... l'autre vie, au moins! J'ose la facilité des plaisirs en vrac: un colis de thés très chics envoyé d'Ecosse (celui à la mandarine....oh!), un resto et l'assiette de profiteroles partagée entre nous quatre, à Pépin la glace, à Odilon la chantilly et à nous ce qu'ils veulent bien nous laisser! 

Un trou inopiné dans mon emploi du temps de mercredi, comme un petit cadeau. J'hésite entre la raison (un compte rendu), le pratique (des coursettes) et je regrette de ne pas avoir un tricot dans mon sac, dans les choses à ajouter à cette presque 2ème maison (voire 3ème en ce moment, brr!) il faut que je pense à un tricot de travail, un qui se laisserait tricoter quelques mailles par ci par là, sans trop avoir à compter ou réfléchir... Peut-être quelque chose pour les enfants, un fil qui me ferait l'effet d'une caresse sur leurs joues, quand ils me manquent. Alors ce trou, un coup de balai, effacer la honte quand T. (je crois que ça ne se fait pas de mettre les prénoms de ses patients sur son blog, mais boudiou celui ci est croustillant c'est dommage!) en ramassant une carte m'a dit "mais c'est sale chez toi!", et un coup de fil à une amie. Un long, où on prend tout le temps qu'il faut pour se raconter la vie, là en ce moment où nos vies sont si denses, presque pleine... à craquer! Quelles professionnelles on est ou on voudrait être, quelles mamans, quelles femmes, quelles maîtresses de maison (aussi!). C'est si bon de cheminer à côté de celles avec qui on se connaît depuis nos 8 ans, je me sens très chanceuse. 

Les jours à venir sont pleins de petits cadeaux. Demain je me laverai les cheveux avec mon shampoing à la violette, je ne sais pas encore ce que je mettrai mais j'y ferai attention, quelque chose qui dit "moi je suis comme ça, cette fille là", ou un peu du moins. Des pois, des rayures et/ou des fleurs alors sûrement, non? Je déposerai les garçons au cabinet, François aura pour mission d'y installer un miroir (finies les praxies devant le mode selfie de mon téléphone pour que les enfants se voient!!), un porte manteau et ma boîte aux lettres (enfin). J'imagine que Pépin se plaira beaucoup à fouiller dans toutes les boîtes de jouets, fera peut-être une chouette tour avec les cubes, ou foncera sur le train de la salle d'attente (qui plaît beaucoup aux petits et à leurs papas, je tombe souvent sur de jolies scènes quand j'ouvre la porte du bureau entre les séances!). Je repartirai dans l'autre sens, rencontrer ce médecin avec qui je travaillerai, si le poste me semble chouette, rencontrer ces ados qu'on m'a dits "en friche". Je ne sais rien du poste, mais je pense déjà ateliers d'écriture et relaxation, la charrue, les boeufs tout ça... Puis aller voir la maison, les ouvriers (qui croisons les doigts seront au boulot...), tondre enfin la pelouse et guetter la floraison des pivoines. Samedi nous partirons en goguette, une histoire de marché aux plantes dans une ville qui nous sera voisine bientôt mais dans laquelle nous ne sommes jamais allés. Ça sent le pique-nique et les rencontres adoucissantes... 

Je croise d'un coup plein de gens touchants, qui me racontent des histoires brinquebalantes à souhait. Des gens un peu trop pâles pour dire qu'ils ont bonne mine, aux mille vies qui donnerait envie de leur dire viens, viens t'assoir, tu veux pas un thé plutôt? L'un, celui qui est tout fin peut être un peu trop me dit: oui j'ai un fils, je crois qu'il a 6 ans, je sais pas trop en fait je l'ai jamais vu. Il habitera tout près de chez nous, un de ces gens à la campagne qui font tout à vélo et m'épate, dont la vie cailloute on pourrait dire, ces gens à la roulée sur l'oreille et aux tatouages pas finis sur les bras.  Et cet autre monsieur, celui qui a la belle chienne à qui il tient tant et ne me reconnaît jamais alors que je le croise souvent... La tête ailleurs, je me dis maladroitement qu'il est déjà un peu dans l'après... Il a les yeux qui brillent devant les bébés, je crois qu'il aurait presque envie d'un câlin. Lui il a une fille, il sait exactement quel âge elle a mais ne la voit plus non plus. Son nom? c'est un secret! Il me dit vous avez des cheveux blancs mais même ça c'est beau sur vous! Me trouve rigolote, ah ça oui vous êtes rigolote! Pépin fait son farouche mais pas Odilon, il lui fait de grands sourires qui j'espère le porteront quelques heures, entre les temps d'oubli qui semblent rythmer sa vie. 

Des tricots de bébé finis et d'un coup l'envie de centaines de mailles qui font s'agiter les mains mais pas la tête, rien que pour moi, oui oui. Un peu mal aux mains à la fin de ces longues sessions durant lesquelles les rangs s'enchaînent, entrecoupées de lectures de livres que Pépin m'amène, ou de baisers au grand ou aux petits. Temps plein de moi, comme ces moments, un peu ridicules, en pyjama par terre dans le salon, où je m'agite pour dire à mon corps oui c'est vrai, on est à nouveau tous les deux et lui redonner forme plus mienne. Ça fait beaucoup rire les bébés et Pépin essaie de faire pareil...Il n'y a pas meilleur encouragement! 

Les discussions dans la cuisine, pieds nus, un biberon, une cuillère en bois ou une tasse trop chaude entre les mains. Les bébés vivent leur vie tout près de nous, que ce soit empiler des verres, accrocher les wagons d'un train ou enlever ses chaussettes pour mieux se manger les doigts de pieds. Moi si je ne tricote pas je me tripote la frange, dans un geste qui me vient de mon père. On parle de nous, du sur-mesure à recadrer, de comment faire pour que la route ne soit pas fausse. Il me dit je ne suis nulle part et ça me touche qu'il ose être si franc avec lui-même, et avec nous du coup. On prend une décision pour la suite, qui d'un coup rend nos sourires plus sincères. On fête cette libération avec notre plat fétiche, le plat princeps qu'il m'a fait lorsque je suis allée manger chez lui pour la 1ère fois (le lendemain de notre rencontre, fusionnels dès la 1ère minute...). On savoure le temps léger retrouvé, on va se promener dans des endroits inconnus et vert à souhait, où le lilas sent presque aussi bon que dans le jardin. On se fait une centaine de câlins, il me dit merci dans l'oreille, je dis quelque chose comme merci toi-même! L'avenir devrait peut-être nous paraître plus flou, mais il nous semble d'un coup bien plus lumineux. La magie des mains entrelacées... 




On fait des choses qui ressemblent à des petites aventures, et encore ça n'est que le début. Nos bébés dans les bras (ou sur le ventre, ou "dans le ventre" comme l'a dit un charmant moustachu à propos d'Odilon dans le Manduca, la maman-poule-louve-etc que je suis en était ravie) on part biffer quelques lignes du roman qu'est notre to-do-list spécial maison verte. Vous avez déjà fait ça? Nous demande le charmant monsieur qui nous rappelle que pour monter des cloisons il faut aussi des vis, et des bandes, oh et des montants aussi. Nous on avait presque toutes les bonnes mesures et on en était déjà plutôt fier. Petit à petit... l'apprenti s'aguerrit! 

Sur le canapé sous une couette, on joue au lit buissonnier. Ça a des allures de campement nomade et ça rappelle forcément les cabanes sous la table à manger, petite, les jupons de ma mère sur la tête pour jouer à la mariée. C'est bon de temps en temps de n'avoir pas à chuchoter pour se parler avant de dormir, une petite respiration dans le cododo pour faire le plein de nous aussi. On a fait passer la pilule de l'allaitement qui s'étiole (pas si douloureusement, mais avec un pincement quand même) en voyant le verre à moitié plein: mais tu as le droit de boire un gin alors! 28 mois sans un verre, ça ne m'avait pas manqué, mais c'était gai quand même de se dire bon je suis à nouveau presque complètement à moi, un verre-rose-aux-jouant à la main. 

Une après-midi idyllique, à n'en croire pas nos yeux et nos oreilles que ce sera comme ça, pour toujours si on le veut, très très bientôt. On était venu étrenner la tondeuse et finalement on n'a pas osé couvrir le bruit des oiseaux. J'ai quand même joué ma Edward aux mains d'argent avec mes cisailles, ça ça se coupe tu crois? Marché dans quelques orties (en nu-pieds, sinon c'est pas drôle!). 
Le pique-nique s'est fait tout au fond du jardin, sous les arbres, là où je me suis rendu-compte que je n'avais jamais mis les pieds! Chez moi mais pas tout à fait, encore. On s'est dit tu crois que ça pourrait durer toujours ce sentiment d'être en vacances? Peut-être qu'il s'évaporera au bout au bout des 80 mètres carrés de carrelage qui nous attendent très bientôt. Mais sûrement qu'à coup de tarte aux fraises (et au gingembre!) et de courgettes et à l'estragon sous tel ou tel arbre, de fesses de bébés à l'air sur un plaid dans l'herbe ou de cueillette de pivoines on le ranimera aisément...