J'ai triché ce matin, j'ai taillé une très jolie et triangulaire part dans le victoria sponge doré qui veillait sur ma future victoire (oh tiens d'ailleurs!). Pendant que la 2ème bouilloire chauffait je suis allée voir les roses, le nouveau pied qui jouait les romans Harlequin, bouton à peine ouvert et gouttes de rosée. J'ai préparé les affaires pendant qu'ils jouaient dans le grand lit. Le sac commun, mon grand sac bleu rempli de grigris pour la salle d'attente, un livre tout neuf -enfin corné et sentant le vieux parquet, mais neuf pour mes yeux, Enfance et adolescence de Tolstoi, ambition de beaux mots- un tricot pour une bébée déjà bien née. Rien n'avait vraiment commencé et déjà des larmes. Elle est où l'ordonnance? Ce carré blanc que j'avais nonchalamment laissé trainer dans la voiture a disparu, pour mettre un peu de sel et se dire que les actes manqués gros comme des maisons, hein, tout ça. L'hystérie (un poil ridicule) de bon matin mais tu te rends pas compte, un scanner ça doit coûter 1000€ (sic), elle est où bon sang? pieds qui tapent par terre et tisane d'orties qui refroidit toute seule.

La journée entre heureuses retrouvailles avec les chouchous du mardi (re-sic, mais ces petits blonds à la suite, leurs grands yeux qui racontent plein de trucs et leurs bouches qui ne suivent pas), cette maman qui pleure d'entendre son fils articuler un mot, "un vrai, où on comprend", les barres aux dattes et à l'orange grignotées entre deux, parfois même en prétextant un coup de fil, je le confesse. C'est passé vite et presque sans penser à l'échéance. Seules les missives étoilées m'y faisaient penser, les bras des amies et même leurs poèmes qui jurent ou presque que tout ira bien. 

Une fois sur place, dans un bâtiment aussi réjouissant que l'arrière boutique d'un supermarché (et aussi coquet je dois dire) la secrétaire faisait son rôle de secrétaire énervée, et moi avec mon rendez-vous à 19h15 je faisais sûrement office de patiente-de-trop. Les larmes aux yeux je lui dis vous savez, c'est déjà vraiment pas agréable d'avoir à faire ça alors... Lui doit partir emmener les bébés, alors je me retrouve seule dans la salle d'attente d'où vont et viennent d'autres patients. Ils n'ont pas l'air aussi barbouillés-mâchoires serrées que moi, comment font ceux qui lisent? Je les envie, quand moi je fais des aller-retour aux toilettes pour me moucher. Je voudrais mes bébés dans la poche! écris-je à une amie, ils sont encore mieux dans ton coeur! et là je pleure. 

Monsieur blouse blanche 1 me prend la main exactement comme il faut, me raconte le produit qui chauffe "un peu" (hum!!!) et son collègue arrive même en renfort pour dire que si, si, on s'en sort de cette boîte. Ils me disent à travers la vitre non, non, chantez dans votre tête, il ne faut pas bouger, c'est pas beau quand c'est flou un cerveau! J'attends le verdict dans un box saumon très parloir de prison américaine, une pile de Figaro magazines à côté de moi. Il ne m'en faut pas plus pour broder un moment de dernier condamné. Heureusement très vite la porte s'ouvre et une tête dont je sais au premier coup d'oeil que je ne retiendrai pas le visage me dit "c'est bon, vous pouvez souffler, rien à déclarer!" et pouf, reparti. 

Sourire et grande marche à pied, milliards de baisers aux bébés. Dommage que mes rosiers ne fassent pas partie de la fête, on reste encore en ville car demain c'est l'étape neurologue, quand même, comprendre ce qui fait des étincelles. En tout cas rien qui rend la vie trop grise, et une fois qu'on a vécu ce soulagement là, ne devient-on pas yogi heureux d'emblée?
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Dans la nuit me viennent de ces pensées qui se racontent au réveil avec un demi sourire, soulagée de les partager avec l’excuse de la déraison qu’amène les rêves. Je lui raconte les pulls irlandais qu’il me faudrait tricoter aux bébés, les lettres aux amis et même aux ennemis. Après, quand on m’aura dit que mais oui tout va bien (parce que c’est ce qui arrivera n’est-ce pas?), il faudra que je garde très longtemps en tête cette impression de premier jour qui m’habite depuis que boum, l’autre camp s’est retrouvé un peu plus proche. C’est mal écrit car pas pensé, seulement ressenti. La peur c’est à peine une couleur, alors des mots, pensez-vous. Mercredi prochain le souffle sera sûrement un peu plus gratuit, on aura banni les mots qui n’auraient jamais sortir des livres, et quelle que soit la suite, cachets, examens ou interdictions, je retournerai à une vie dans laquelle il ne sera pas indécent de s’inquiéter de la pousse des rosiers ou de ces fichus cheveux qui n’arrêtent pas de tomber. Parce que non, il n’y aura pas plus grave. 

En attendant évidemment c’est merveilleux. Une semaine de vacances, et une liste de bonheurs à s’en faire des rides. Des goûts de prunes (en pie-crumble, avec de la crème ou des petit-suisse et du miel au petit déjeuner, ohlala) et de confiture de mirabelles, dont une fournée que je fais cramer -mais non, dis « carameliser »-, bon il faudra faire une brioche pour vérifier dans quel camp se placer. On nous rend visite à s’en faire pêter le coeur et le bide, des moules frites (si loin de la mer c’est presque un blasphème) en parlant guerre, paix et Cornouailles (et Lubeck) avec la plus vieille amie de ma mère venue passer quelques jours avec nous. Ce fut sa correspondante allemande quand elles avaient 13 ans et elles s’étaient jamais quittées depuis, leurs histoires agréablement entremêlées depuis. Je m’en veux, un peu, de non, non n’avoir pas envie d’aller au cimetière, en plus la route, les bébés, tu comprends… Je suis touchée et même un peu agacée à quelques moments par ses gestes de grand-mère, je suis si peu habituée et d’ailleurs ce serait dangereux d’y prendre goût, c’est tellement pas notre vie ni la leur. Elle revient les bras chargée de plantes d’une visite dans les environs et je suis ravie de ce cadeau si parfaitement juste. 

J’ai planté des rosiers qui me font la surprise de leur couleur, trimballé des branches qui font des bleus. C’est bien ça cache ceux des prises de sang ratées par cet infirmier si beau mais si gauche aux urgences (ah non dans la main finalement ça n’ira, bon la 3ème fois ça devrait être la bonne! aaaah!). Je fabrique une liste de cadeaux mentalement, pour fêter la vie sans tâche que l’on m’annoncera: une robe à coudre puis à broder, du mimosa à planter, ce nouveau lieu de travail à investiguer, braver le scepticisme de François et tenter un victoria sponge cake à la mirabelle, mettre au feu cette liste de hontes et de regrets qui cailloute parfois/souvent mes chaussures, murmurer des merci au goût de je t’aime encore plus souvent, quitte à me répéter…
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Il y a eu un périple dans un village vraiment très joli, qui fait rêver comme la Bretagne. Pépin pointait son doigt vers les chats qui jouaient un peu à Où est Charlie. Dans l'église rien qu'à nous ce matin là le fameux retable se laissait regarder comme un conte, oh tu as vu, et là regarde! On se laissait rêver en passant devant les quelques maisons à vendre, surtout la petite aux volets bleus un peu passés, oh oui. Mais cette fois-ci c'était plutôt comme une histoire d'avant coucher, on savait que c'était pour faire comme si, comme quand je fais semblant de tomber amoureuse du plombier alors que l'âme soeur est déjà dans les parages. La maison-soeur, ça lui va bien aussi. 

Hier après-midi on était tous les 3 ensemble, pendant que François était parti à la ville. Je voulais lui offrir un avant-après qui le ferait sourire, alors je me suis hâtée de terminer le carrelage de la salle de bain, un peu embrumée devant les découpes à effectuer autour des wc... Puis les bûches qui trônaient dans le jardin, abris  temporaire de bestioles, et qui me criaient "ici c'est un chantier" à chaque fois que je passais devant. Le jardin, son deuxième buis énorme parti (je croyais aimer les buis mais ici je n'ai pas eu envie de les garder, ça griffe et ça n'est pas chaleureux) semble murmurer oui, oui, je me laisserai peut-être apprivoiser si tu prends soin de moi. Avec excitation on a installé deux gros composteurs au fond à gauche, dans cette partie du jardin qui nous sera sûrement si agréable quand on y aura mis assez de fois les pieds pour dire ah oui ici aussi c'est chez nous. Y apporter nos feuilles mortes, notre seau de restes de thé et de peaux de banane nous y aidera sûrement. 

Il est rentré avec le sourire en disant pfiou, la ville! comme un vieux routier de la campagne qu'il serait! J'étais en train de coudre dans le jardin en espérant une sieste là haut, même si les miaulements de chatons disaient un peu le contraire. Le waouh escompté a été prononcé devant le tas de bois déplacé, je lui ai raconté les petits vers rouges bizarres (mais pas si dégoûtants) et le chêne plus lourd que j'aurai pensé. On a mangé tous les 4, moi savourant en silence la communion que crée ce lieu (les bains communs, les repas, et même Pépin qui redort avec nous depuis quelques nuits d'ailleurs!). Des pâtes et des toasts au saumon, les pique-nique de guingois qui prennent un air de fête en prenant le temps d'y rajouter un peu de cumin ou de ciboulette. Tous les soirs je me dis que je vais couper quelques roses pour les mettre dans ma salle d'attente, le bocal-vase en verre est prêt dans la "cuisine" mais je pars en oubliant...C'est pas très grave d'oublier quand il y a un demain.  
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Ça fait combien de temps que vous êtes là? Ça ne fait pas si longtemps qu’on a ouvert les yeux sur les mésanges. Pas assez longtemps pour que nous sachions quoi faire d’une souche indomptable (mais si, vous percez un trou et vous y versez un peu de pétrole, si vraiment vous n’arrivez pas à l’enlever!). Et ainsi un jour on serait vieux ici et on aura sûrement de la tendresse pour les bancals que nous sommes, aujourd’hui. Je suis peut-être bien encore un peu bouche bée pour être vraiment efficace. Je devrai être au carrelage mais le soleil m’attire dans le jardin, et ici aussi il y a tant à faire. Je suis comme une élève terrifiée à l’idée de ne pas retenir ses déclinaisons latines, cyprès, cyclamen, rhododendron… et ça, ça fait des fleurs ou pas? Le recueil de sensations s’est tellement amplifié qu’il me manque pour l’instant les mots pour en rendre compte. Comment raconter les oiseaux et les grillons, leurs sons qui disent l’heure qu’il est? L’excitation à voir le soleil arriver chez nous, de la prairie d’en face, centimètre par centimètre, les matins?

Quand on monte à l’étage, là où on s’est tous installé pendant qu’on oeuvre en bas, ça sent le bébé chaud et à chaque fois ça me fait l’effet d’une odeur à cacher au fond d’une poche tant elle est précieuse. L’air est tamisé et surtout poussiéreux et petit à petit l’espace devient plus facile à vivre. Vider un sac d’affaires nous donne une satisfaction sûrement un peu trop enthousiaste, mais les pas de fourmis comptent aussi, ça pourrait être la devise de cette maison. 

C’est difficile de faire autre chose que de lever le nez vers le ciel (c’est un écureuil ou une feuille?) et je suis surprise d’arriver au bout de chaque journée travaillée, quand le matin mettre la clé dans la porte du bureau fait déjà l’effet d’une épreuve de force. Une courte semaine de vacances dans deux semaines, et des traits rouges à tracer sur l’agenda pour arrêter de prendre des rendez-vous au delà de ce qui sera confortable à la rentrée. Pas facile, néophyte que je suis. Cette petite semaine qui ne sera pas finalement pas en Bretagne, la raison et les yeux fatigués ont parlé un peu plus fort de l'attrait des embruns. On s'en voudra peut-être, sûrement, et quand est-ce qu'Odilon verra la mer? Mais le cadeau en échange c'est l'amie allemande d'enfance de maman qui viendra quelques jours à la maison, et la perspective que ces jours libérés pour travailler à la maison nous rapprochent de la perspective d'avoir une cuisine un-jour-bientôt. Je suis toujours un peu surprise d'imaginer que la vie ici pourra être encore mieux, à l'image d'un enfant qui découvrirait un placard à trésors jusqu'ici ignoré. 

C’est le soir et j’ai fait tout ce que je pouvais faire sans bruit pour nous avancer dans les travaux. Mes mains bleuies de bleu baltique racontent les coups de pinceaux. Ça sonne toujours un peu comme un blasphème de cacher du bois, mais une maison sans bleu ça n'a pas le goût de chez soi. Les bébés ne dorment pas encore, enfin une des deux (alternativement l’un ou l’autre) et ce soir c’est le grand. Il se dit dodo, dodo en sautant dans son lit, mais l’auto-suggestion ne semble pas bien fonctionner. J’ai reçu un nouveau livre qui me donnerait envie d’avancer de beaucoup l’heure du coucher, mais goûter ce pseudo-calme dans le jardin, ce plaisir est à étirer. Les mots réchauffés de la radio, ses râleries contre la porte-coulissante (celle qu’on appelle l’impossible maintenant), mais à voix basse maintenant, ce qui n’est pas plus mal pour sa future crise de nerf. Je ne sais pas encore que dans cet endroit au nom de chez nous je peux prendre un livre dehors sur ce banc de pierre qui ne reste pas froid longtemps sous les fesses et repousser jusqu'à la nuit le moment où il faut avouer qu'on n'y voit vraiment plus clair.

Dans ce qu’il nous faut modeler dans l’argile de cette nouvelle vie c’est rebondir sur ces soirées ou il y a encore à peine une semaine on se serait dit on se commande un truc à manger? On grignote les biscuits des bébés alors que j’essaie de répondre positivement à ses grognements qui disent qu’on n’a rien à manger. Mais si on a des petits pois/de la ratatouille/des céréales/des yaourts…! Même si rien ne me chante vraiment non plus. Il faudrait plus d’énergie et une logistique un peu plus huilée pour rendre ces temps spartiates et campants un peu plus goûtus. Demain de l’aide arrive, et des douceurs avec, ce qui devrait rendre le sourire à nos soirées pique-nique frugales. Autours du barbecue les limaces viennent se chauffer, et c'est presque aussi amusant que dégoûtant, même si ici elles ont des petites cornes qui les rendent familières. Les champignons au paprika ça fonctionne très bien, mais les aubergines auraient du mariner un peu plus longtemps. C'est drôle ces expériences qui nous rendent neufs comme des enfants.