Tricot #8










Ça n'est que deux petits jours alors je me dis autant en profiter. La route piquait vraiment, pluie et renards, c'était trop pour des yeux de tout petit matin. A la radio le patron du Medef et mes dents qui raclotent. "Il est en vraiment à droite quand même, votre potentiel successeur, non?" "Oui, non, bah normal en fait!". Le normal qui le serait pas pour tout le monde. Il faudrait que je range mieux les tiroirs (mentaux!), parce que là c'est tout en même temps et ça ne marche pas bien: ce que je projette pour fêter l'automne, leurs anniversaires pas bien longtemps après, nos petits ateliers, le matériel à créer pour appliquer vite cette formation avant que ça devienne brumeux. Et ce qu'on va manger, optionnellement, juste pour remplir ce coin de tiroir-de-tête qui pourrait être encore libre. 

En profiter je n'ai pas bien réussi, je ne savais pas trop ce qui m'aurait fait plaisir. Je suis allée chercher de la laine pour notre soleil de cérémonie d'anniversaire, de quoi gâter une petite copine des garçons, et même de quoi faire un écureuil d'anniversaire à Odilon. J'ai pris des boutons qui racontent l'histoire du petit chaperon rouge, je pourrais crocheter un col Claudine sur lesquels les coudre en plus peut-être? Je profite d'avoir à gâter une petite fille. Après j'erre un peu, pas envie de chercher un endroit chouette où manger alors je finis dans une supérette d'où je repars avec des crevettes (il est allergique alors je profite de ma solitude) et des tomates cerises. Pendant qu'on se racontait les journées tout à l'heure il a fait tomber le téléphone dans le bain alors on ne peut même plus se dire comment les dîners se sont passés. J'aurai voulu lui demander s'ils avaient fini le minestrone et quels livres ils ont lu avant de dormir. Tant pis, les couronnes au crochet pour les fêtes avanceront. Je suis surprise de savoir toujours crocheter, depuis le temps que je n'en avais plus fait.

Point tricot, et ma résolution des 17 tricots en 2017... voici le numéro 8 (brr on serait pas en septembre, dis? Va falloir que les aiguilles cliquètent!) une baby blanket (la Umaro) que j'avais dans mes envies depuis longtemps. Elle est pour un bébé qu'on espère fort fort fort, pas chez nous, chez une personne très étoilée. Je me suis dis que s'il atterrissait dans ce petit cocon doux, il serait d'autant plus pressé. Un porte-bonheur, un peu, et beaucoup d'amour dans chaque maille. Il a pris du bacon au marché fermier auquel ils sont allés tous les trois pendant que je périplais pour revenir de Strasbourg. Je crois qu'on s'en servira pour faire des carbonara de courgettes, il nous faut devenir un peu plus imaginatif maintenant pour continuer à écouler le stock avec le sourire! 








Sur le canapé ma feuille en mohair moutarde avance, et j'aurai sûrement même le temps d'en commencer une autre. Beige ou brune, probablement. J'ai un peu froid, mais il n'y a plus de bois, il faudra qu'il en refasse demain. Je suis déjà montée une fois, mais je crois qu'il faudra encore aller raconter la nuit et la lune qui sont là pour chuchoter qu'il est temps de dormir... ça chantonne et ça semble faire rouler des voitures là haut! Mon tee-shirt est plein de terre et j'ai le sourire d'une journée toute complète aux lèvres. J'ai été réveillée par de drôles de bruits, je comptais me rendormir en mettant ça sur le dos de Flanelle, puis au bout de quelques minutes je me suis dit que ça n'était sûrement pas lui qui faisait ce bruit de papier froissé. Et c'était bien Pépin qui mangeait des "chocobons" sur le paillasson dans l'entrée! Et François qui n'avait donc pas rangé ses petites gâteries du soir, sur ce même canapé... Les pancakes du dimanche sont ringardisés d'un coup.  

La journée commence? Tant mieux alors, une petite tête froissé et encore rose nous rejoint. Lui c'est plutôt déballer tous les chocolats et les ranger dans un bol qui l'intéresse. En tête plein de choses pour la journée, des basses besognes et des plus enthousiasmantes. J'y pense en terminant le gâteau aux carottes et aux noisettes qu'à amené une amie la veille. Il va faire beau mais il fait encore trop frais pour sortir pieds nus. Il file vite en haut continuer la peinture. L'atelier autour de jetons n'a pas grand succès, d'accord pour construire un train à la place, tu as raison oui. Au milieu des petits animaux en plastique qui sont en grande conversation sur le plan de travail je lance un vrai-faux gratin dauphinois, dans lequel il est facile de glisser la moitié d'une courgette. Aller une de moins dans le stock! Généreux potager. Il a plu cette nuit, la terre se laisse plus faire. Ce serait bien de lui ajouter un rang... Les seaux de cailloux, les vers de terre qui distraient Pépin, très fier de gratter avec sa "griffe à trois doigts". 

Pendant qu'ils finissent leur yaourt à midi je fais au gâteau au chocolat et aux betteraves, pas envie de les finir seule dans un packlunch pendant un de mes rapides midis du mardi. A nouveau les gants et ce rang, alors qu'ils dorment et que François est parti chercher sa guitare chez son frère. Pois nains, oseille, brocolis (une vieille vieille variété) et roquette. Il va y avoir du guettage dans l'air maintenant... Oh des baked jeans pouvait-on entendre ce soir autour de la table. Nous on oublie de manger, mais c'était notre journée viande alors on doit avoir de quoi faire. On s'en est prescrit une par mois, avec objectif de faire mieux par la suite. Mes cheveux et notre fatigue nous ont suggéré qu'on manquait peut-être de quelque chose! Le bain est rapide et sent la banane. Le thé trop chaud mais c'est comme ça que je l'aime. Au caramel, aussi c'est vrai. Demain on rejouera avec ces pommes dessinées et les noyaux que l'on pose dessus, petites mains toutes concentrées. Et qui sait, la peinture sera peut-être finie? Et avoir le droit de parer leurs futurs murs de mots doux, enfin. 

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Les quatre petites pâtisseries sont coupées en morceaux, un de chaque pour chacun de nous. Petit morceau de flan au chocolat, d'éclair, de tartelette au caramel et de chou au praliné. C'était vraiment un peu la fête cette journée. Sur la table il y avait encore partout les petits bols de légume pour la raclette qu'on avait mangée plus tôt, en se demandant combien on était à faire ça à ce moment même, ce midi un peu décalé vers l'après-midi, à regarder nos petites coupelles chauffer. A côté de nos assiettes des coupes de champagne, même, une jour de fête vraiment. J'avais fait un grand trajet le matin, rendu plus morne par la grève à la radio. Les veaux sur le chemin avaient bien grandi. Les vaches les léchaient toujours. Les panneaux en bois devant les maisons qui disaient mirabelles il y a quelques jours étaient maintenant remplacés. Bois, quetsches, courges... Eux aussi ils avaient l'odeur de la soupe dans le nez. J'aurai voulu lire au lit dans l'après-midi, cette tasse de liberté absolue, mais j'ai entendu mes yeux qui piquaient et j'ai choisi d'écouter ce qu'ils me demandaient.

J'ai eu le temps d'une tasse de thé épicé avant de partir au yoga qui reprenait, et même le temps d'un livre à chacun, petites cuisses encore chaudes des couvertures qui se relayaient sur mes genoux. Grand sourire de prendre des nouvelles de cet immense jardin qui mène à la cabane dans laquelle ont lieu les cours. Tu as fait des bocaux avec les prunes? Ils me racontent comment ils s'en sortis pour créer une porte dans le poulailler qu'ils ont construit et ma tête sûrement un peu plissée appelle un tu sais quoi vous viendrez voir et boire le café avec les enfants et ton homme et ça va s'éclairer! Mon souffle retourne dans des endroits qui étaient restés un peu fermés pendant ces deux mois de pause et je me sens bien plus grande en sortant, quel bonheur. Double plaisir personne n'est encore couché quand je rentre, pourtant oui c'est vrai Pépin on voit la lune, et comme ça je ne perds pas ma dose de baisers du soir. Sur le ventre en les changeant, comme toujours depuis qu'ils sont là, une caresse sur les pieds pour ne jamais oublier comme c'est doux, le je t'aime qui sort tout seul dès que je m'approche de leurs fronts. 

J'ai hâte de recevoir les graines pour de futures fèves et les courge replantées ont toutes sorti leurs mercis en forme de grosses fleurs jaunes. J'ai imprimé tous les petits patrons pour une guirlande d'automne, je fouillerai dans les caisses à pelotes demain. Du moutarde bien sûr, j'espère que j'aurai assez de verts différents, et je me souviens d'un beau brun quelque part. J'ai acheté des oranges pour en faire sécher des rondelles, ce sera forcément excitant pour eux d'y passer une grosse aiguille. On a un peu oublié le gâteau à la banane et aux graines de lin avec ces festivités, demain on sera six autours de la théière rouge, les petits carrés disparaîtront sûrement à ce moment là. On glisse avec tant de plaisir dans la saison qui s'ouvre, je n'y trouve pas un caillou. Des plinthes barrent le chemin en haut, une 2ème couche de peinture sur les murs et on pourra les poser. On met beaucoup d'enthousiasme dans cette chambre qu'on leur concocte, enfin. J'ai commandé deux grands tapis de laine qui garderont au chaud les aventures dont ils seront témoins. Je repeins le lit d'une couleur lait à la menthe, et je pense déjà aux coussins de la banquette. Au dessus des pinceaux je pense que cette année, c'est sûr, on fera un sapin. Cette maison qui se maison-ï-fie, c'est vraiment des racines qu'on arrose.

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Je suis surprise par la nuit dehors, alors qu'on a à peine commencé l'histoire du soir. On est gai,et j'ai en tête les dernières plantes déplacées qui ont besoin de leur eau du soir. Moi tout seul (le livre), et un petit ouf en moi! C'était une après-midi et soirée tête à tête, tous les trois. C'est très rare et je crois qu'il y avait une connivence au goût d'école buissonnière entre nous. On a attendu que le gâteau finisse de cuire avant de partir, on le goutera en rentrant! Sur le chemin on s'est arrêté prendre des mirabelles et des prunes dans le verger là où c'est très joli. Et des pommes aussi, tiens, elles sont si tentantes. Un petit chat blanc aux yeux bord de mer est entré dans la voiture, juste le temps d'une caresse de bonjour. On avait déjeuné de tartines de saumon et de soupe, toute orange même avec les brocolis. J'y avais râpé un peu de gingembre, mais après je n'y touche plus, il commence à germer alors je vais m'amuser à le replanter. 

Sur le chemin il s'est mis à pleuvoir, beaucoup beaucoup. On était seul à la bibliothèque, on a fait nos cartes toutes neuves. Pépin s'est assis sur un canapé avec un livre, et faisait des aller retour à chaque dernière page tournée. Comme si on avait toujours fréquenté ces lieux. Huit livres pour eux, tous étrennés sur le canapé en rentrant, un pour moi. Pris comme avant, dans toutes les bibliothèques dans lesquelles j'ai été inscrite, sans lire de quoi il s'agit, avec la couverture blanche et noire des éditions de l'olivier. En sortant un immense arc en ciel, qui nous a tenu dans la cours de l'école (où se trouve la bibliothèque) longtemps, le doigt pointé. Le gâteau était prêt, le thé un peu trop chaud pour que j'attende avant de le goûter. Les enfants et leur petit bol de mirabelles, à côté du gros bol bleu qui se remplit de noyaux. On dessinera des chemins avec, puis ça deviendra sûrement des uns à ajouter les uns aux autres, des pleins et des pas beaucoup. J'ai rempli une feuille rose, des titres soulignées et des idées à aménager en petits ateliers pour Pépin, et Odilon. Un nouvel agenda juste pour ça, les piscines et les temps de jardinage, le pain qu'on fera et cet escargot en feuilles, quand il y en aura assez sur l'herbe dans le jardin. 

Bien serrés sur le banc, on a continué à croquer dans les mirabelles. Les prunes n'avaient pas tant de succès. Personne ne voulait de lait chaud, moi j'aurai bien aimé des tasses fumantes qui auraient dit que c'était le repas cocon de notre soirée. Un yaourt quand même. Quelques temps après ma soiréeàmoi commençait. Je n'arrive pas à me décider entre les possibles, je cogite en rangeant. Je fais un peu durer ce temps là, remontant le fil de ce qui est devenu plus facile dans les routines qui tiennent la maison debout. J'ai été une petite fille qui avait peur d'inviter des copains chez elle tant c'était le bazar et regardait avec étonnement et un peu d'envie les parents qui ramassait les miettes sur la table après manger. Donc il faut vider ces valises là, et je crois que c'est un peu fait maintenant. Pas de film ou de rangs, je savais que le livre allait me tenir longtemps alors autant se coucher tôt. J'ai rêvé que les souris qui se trouvent décidément bien chez nous étaient en fait des écureuils. Dommage, eux sont tenus dehors par les noisetiers!

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C'est un matin, un de mes samedis tôt. Ils ne goûtent pas le travail ces jours là, malgré les dossiers roses et le thé seule, comme les gens y sont légers. Il y a du brouillard au dessus des champs, un tableau qui me rappelle qu'il y aura d'autres petits matins. J'y aurai la tête pleine de l'odeur du feu de la veille ou du petit matin, sûrement des envies de riz au lait pour la soirée. Je n'ai pas hâte, la lumière rose le soir me plaît mais je sais que ce sera bon aussi, embonnettés que nous serons. C'est bien cette frise de plaisirs, comme chaque jour unique avec les enfants, toujours sur un pied entre l'avant et l'après, et la certitude que tout sera délicieux. 

Des petites filles viennent à la maison, notre petit réseau de parents aux mêmes envies dans le coin qui se fait un peu. Pépin ne tire pas la langue en guise de bonjour et le plaisir lui agite le coeur. Moi je savoure le tableau, terriblement, de les voir s'imiter faire monter des marches à un bonhomme ou croquer un biscuit aux dattes. Il en parlera le soir en se couchant, revivant tout pour bien l'ancrer. Nous aussi, au dessus de la poêle et de la planche à découper, de comme c'est bon d'être témoin de son "lui". Plus tard un pull rouge avance, celui qui a un peu le goût de vacances à la montagne. Sa couleur me fait penser à la photo un peu vieillie qu'on aurait fait d'un petit garçon, coupe au bol, col roulé et pantalon de velours côtelé, jaune foncé ou marron sûrement. En tout cas après quelques rangs d'hésitations le motif se dessine. Je repense à mes mots sur le refus d'un package "bienveillance", à la maman des petites filles, avec tout ce qui doit en composer l'armure. C'est pénible d'être celle qui n'a pas l'impression de dire ce qu'il faut

Je l'expie au travers des mailles, à côté d'une tasse d'eau bouillante qui sent le thym. Je n'y ai pas mis de miel, mais il traînait quelques feuilles de menthe dans la théière. J'ai coupé tout ça devant la porte, alors qu'on ne voyait plus le jardin. Tout vite, car je sais bien que la nuit ça n'est plus mon tour. Les bruits presque tous inconnus me le disent bien, c'est une autre vie la nuit. L'église sonne toujours, et je n'oublie jamais de lever la tête entre les herbes ou le chien qui veut sortir. J'ai envie de chuchoter "vous êtes bien là" à tous, bruits inconnus et étoiles. Aux feuilles partout aussi. Dans la journée Pépin les a remarqué tomber, alors je peux lui raconter mes pensées d'emmitouflage. Tu verras les soupes et les dessins de noisettes et de branches, le jardin qui s'assoupira un peu...

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"Reprise" on dit mais ça sonne moche et plutôt pâteux. Retrouvailles? On avait oublié que la terrasse était aussi gondolée. La glycine a pris ses aises, comme les rosiers et les pissenlits d'ailleurs. Je pense aux idées pour réaménager un endroit, il me faudrait déplacer 24 fraisiers... oui mais maintenant l'idée est là alors, il n'y a plus qu'à. En allant chercher des petites granules spéciale ouste les souris qui ont profité de notre absence pour s'installer (et notamment pour manger absolument tous mes pots de crème et d'huiles etc?!) je me suis consolée avec un nouveau groseillier. J'ai pris aussi des gants, même pas jolis, mais toujours plus que mes ongles tout noirs maladroitement cachés dans les poches face aux patients! Même brossée la terre me colle à la peau, si on veut le dire pas subtilement.

Enormes courgettes sous les feuilles qui piquent. On commence la grande saison des courgettes à toutes les sauces, classiquement avec des courgettes farcies. Certains ne mangent que la farce, d'autres que la courgette, et moi un midi sur les genoux les deux. En spaghettis, crues c'est joli et bon, pour changer j'y ai mis des câpres la dernière fois, mais je n'avais plus de jus de citron. Un soir personne ne mange, les biberons ne font même pas leur office pourtant j'y avais mis du miel et où est la pipette de doliprane mince? On se couche tard et mes doigts sentent trop fort l'huile essentielle de menthe poivrée. Toute la maison en émane d'ailleurs, paraît que ça pique le nez des souris et que ça leur dit que l'herbe est plus verte ailleurs... brr. Gros remue-ménage et guettage de bruits dans la nuit, les tartines le lendemain étaient un peu floues. 

Je reprends les feuilles de tous les possibles, sur le bureau blanc que je partage. Des dates, un compte à rebours, des essais d'emplois du temps quand le bureau sera à la maison, les proportions de gâteau de courgettes au curcuma. Ces petits carrés qui font faire ouf quand on les coche: les trucs de compta, l'irm à caser, les papiers à renvoyer pour les subventions des travaux. L'appareil photo est à réparer aussi, c'est un peu frustrant. Les envies de livres (ces histoires d'intestin-cerveau ça intrigue non?), et mois par mois ce qui pourrait se vivre avec Pépin à la maison-pas-école-moi. On fait un feu, le soir, pour le plaisir de penser à ce qui va suivre, et tu crois qu'il y aura autant de noisettes? 

#30 et #31



Merveilleux goût de l'enfance, je m'endors en voiture, alors qu'on rentre d'Edimbourg. Même pas arrivés au grand pont, j'ai laissé mes yeux tomber, inspirée par mes enfants derrière. La radio qui s'éloigne, ne plus se sentir concernée par ce qui se dit... Je goûte ce plaisir oublié de somnoler, presque faire semblant de dormir, sur un canapé pour grappiller des moments de vie dont on est exclu petit, le soir dans le lit alors qu'une mère ou qu'un père passe la tête par la porte. J'avais oublié que c'était en mots ces odeurs là. Les pieds sont lourds un peu, puis la tête. La ville m'a piquée, je suis un peu entière mais le monde, les magasins, les petits bouts verts pris d'assaut, le tram et ses gens yeux baissés vers les mains qui tapotent, sauf les mamies qui en sont d'autant plus seules. Ça me presse, m'oppresse. On se souffle mais pourquoi ils s'infligent ça? On n'est pas fâché, hein, on reviendra dans quelques jours, pour cette expo. Ce sera tous les quatre et on sera plus libre du parcours, on se trouvera nos sentiers battus à nous. 

On se moque que je garde les restes ou les boîtes de l'indien qu'on a commandé. Moi je me dis que demain midi, avec des haricots, ce sera chouette le riz pour les enfants. Et au cabinet jamais assez de petites boîtes, et remplir la poubelle le moins possible, oui... Mais comme la honte n'est jamais loin ça m'embête, est-ce que j'ai l'air du idiote? You make me feel like a bum! L'étranger, on y voit de l'exotique et du méprisable, peut-être? Nous on sait que sous le coude on se ramène plein de réflexes et d'assiettes qui nous semblent bien adoptables. On glisse les bonnes idées... dans des petites boîtes : ))

Je joue les bonnets de nuit et il n'y a que comme ça que mes lectures avancent. Ça se passe à Dundee et les nuits humides pas si bien éclairées je les vois d'autant mieux. Décalage le matin, alors je descends chercher la bouilloire, dans cet appartement biscornu. Vite les sachets en haut, la bouilloire par terre, une tasse ou deux avant d'aller aider un bébé à atterrir hors du sommeil. L'assiette à pois? Dessus une demi part de gâteau au gingembre et une banane coupée en deux. Les petits messieurs météo qu'ils sont devenus glissent la tête vers la fenêtre et me font leur compte-rendu, pluie, chaud, froid, racontent la grosse pluie d'hier et les capuches. Ils guettent Belinda et Colin arriver, et ce matin c'est le dernier. J'ai peur des matins d'après quand il faudra expliquer qu'ils sont repartis dans leur maison à eux, partager la tristesse et le manque. Mais pas aujourd'hui, pas aujourd'hui, on mange les petits pois jusqu'au dernier. 








On a changé de côté de l'Ecosse, après une route passée pratiquement le menton sur le volant de fatigue. C'était dur de quitter cet hors du monde dans lequel on était. Ici on est dans une ville qu'on devine plutôt rude il n'y a encore pas longtemps, et c'est sûrement sa réalité dans certains coins. Des lignes toutes droites, des docks, des bâtiments qui sont chic et précieux sous le noir qui les recouvre. On visite des bateaux qui, plus que naïve que je suis, me froncent les sourcils de mais comment faisaient-ils à 300 là dessus? On se suit pliés en douze, un peu labyrinthe, l'enfance n'est pas loin à se guetter entre les poteaux en bois.  Ça me donne des envies de ville, je prends rendez-vous chez le coiffeur, moi aussi je veux des Superga pour moi et les enfants comme tout le monde ici, et essayer tous les take away du quartier. 

Heureusement de longs jours verts sont encore au programme, un château, un endroit où l'on fait des choses merveilleuses avec des fruits, une autre plage encore pour ravir les petits crabes. Sur mon cahier (que je refuse d'appeler bullet journal, plutôt snobement) je tente de lister tout ce qu'ils nous ont cuisiné, coqs en pâte que nous sommes. Mais c'est un peu le trou, je déteste ces moments pages blanches qui me font l'effet de cohabiter avec un cerveau troué. De salades en poulets, de coleslaw en saumon au four, et de fish pie en brocolis et petits pois ça revient un peu. Et il m'aidera quand il sera réveillé. Mi ouf mi grr. 

De la maison on m'envoie des photos de mes tomates, et en tout petit au fond je devine des courgettes. Ça me rend très heureuse, bien que la hâte n'y soit pas. Ici on prend la décision de couper l'immense sapin au fond, la lumière tout ça. J'ai encore le goût de la marmelade en bouche quand il est temps de m'habiller, la même robe bleue parce que je l'ai vu me regarder dedans, et parce que l'été, un peu. Ils sont partis à l'hôtel depuis hier, et nous rejoindront au petit déjeuner. La petite boule de l'après, ah! Mais on a parlé de Noël, on aura d'autres carottes à savourer, et un stock de victuailles d'ici pour nous faire patienter. 







Les repas doudous s'enchaînent pour eux, les toasts au fromage, les oeufs brouillés au jambon. Le matin on est souvent trois à manger des weetabix, pendant que Pépin me raconte la journée de la veille et ce qui se passera ce jour là. Odilon entame une chanson et je le suis, forcément. Il nous dit encore, comme pour le savourer à l'infini, qu'on est en vacances, qu'on est venu en bateau, que même la voiture est montée sur le bateau. C'est vrai ça, on a de la chance de vivre ça oh oui mon chat! Chaque jour apporte son lot d'étoiles de moi-tout-seul, et même des coups de main au petit frère pour les bottes ou le manteau. J'imagine que c'est comme ça qu'un jour on les embrasse avant qu'ils filent pour d'autres aventures hors de la tanière. Moi qui trouve que cette pensée brûle un peu, si ça se fait comme ça, en ébahissant les yeux de fierté, ce sera bien.  Comme n'importe quelle autre minute avec eux. 

Une nuit je vois le jour se lever, enfin c'est un peu moins pire ici car ça n'empêche pas qu'il reste quelques heures de sommeil, tout au nord que nous sommes. J'entends cinq respirations différentes et pourtant aucune ne me berce. Je pense presque aller me faire une place dans la chambre des enfants, mais je me dis que non ils ne sont pas mes doudous. Les heures semblent longues, et pourtant hop je finis toujours sur l'autre rivage, celui d'une nouvelle journée. Les deux verres d'eau qui la commencent, comme on m'a dit qu'il fallait, en tartinant ou en mélangeant ce que deux oisillons encore chaud me demandent. Je n'ose pas trop mettre la radio, mon petit sac à dos plein de peur de déranger, et les gouttes de pluie en couvriraient peut-être bien le son de toute façon... Bottes, capuches, ça tombe bien c'est l'uniforme qu'ils préfèrent. 

Je m'entends dire que j'ai quand même hâte d'être "à la ville", et on se dit que les sabots sont déjà bien accrochés! L'après est un peu dans nos bouches, sous la marquise devant la maison. Pas l'après tout près qui n'existe pas encore, tout suspendus que nous sommes à ces jours qui ont le goût du coin du feu, non l'après dont on choisit encore la couleur de la laine. On évoque des détails par ci par là, comme pour s'essayer à les mettre en sons, mais la flèche qui guide tout ça c'est bien choisir, ne pas subir, et le règne de l'intuition. L'école qu'on remplacera pas des doses de vraie vie, les liens avec nos ailleurs. Nos vases communicants, mes mots qui lui donnent peut-être envie de toquer à sa coque d'escargot, sa confiance qui me fait déplisser le front. Et d'un coup deux prénoms de garçon, en A et en L, qui closent le rêve dans lequel ça m'angoissait de n'en avoir aucun en tête. (Pas de bébé en vrai, mais ces histoires de couleur de laine, vous savez). Si le jour et la nuit peuvent se répondre ainsi, ça me va. Je laisserai peut-être l'aube faire son travail dans son coin comme ça.