#22



Juste avant de partir deux anémones sont sorties de terre. Je les avais plantées il y a longtemps, et je guettais en essayant de n'avoir pas l'air trop pressante. Plissant les yeux pour voir les bonnes étoiles partout où elles peuvent se cacher, ces fleurs qui avaient décidé de sortir à temps pour me donner du courage avant deux jours de blouses blanches m'ont paru tout à fait faire l'affaire. Je les ai plantées pour avoir un petit bout de ma mère dans le jardin, c'était ses fleurs préférées. On est parti pour l'épopée. J'ai attendu le dernier moment pour mettre la tarte à la rhubarbe dans le sac, qu'elle reste fraîche! On avait aussi pris le sirop à la framboise et mes deux jolies robes du moment. En premier ce cabinet qui sent les huiles essentielles. On se fait la bise, il y a quelques cadres en plus sur les murs, et sa voix est toujours douce.  Et alors la vie au vert? Les mots pour lesquels on vient et d'autres en bonus. Elle dit ce qu'il faut pour que mon sac à confiance soit rebondi comme il faut, et je sais qu'il entend la même chose que moi. En partant je lui offre un pot de miel de pissenlit, dans ma main deux ordonnances et des sourires. On s'est quitté en  sachant qu'on se reverrait bientôt. Dans la voiture, ma main pas loin de la sienne j'ai dit: il était facile ce rendez-vous là hein

Plus tard dans la journée, après une salade qui n'en avait que le nom, même pas si verte, ça sentait un peu l'hôpital. D'un oeil anxieux et un peu gênée j'ai cherché des gens auxquels m'identifier. Ceux qui me permettrait un petit "ouf" au fond de la gorge, chuchotant qu'être là ça n'est pas si grave, ça ne parle pas forcément de drame. Dans la salle d'attente, en mi sous-sol, mon tricot jaune sur les genoux m'a aidé à me faire des amis. Quelques sièges plus loin, une maman et son ado ont l'air de s'ennuyer aussi ferme que moi, ils n'ont même plus envie de tapoter leurs téléphones. On nous a annoncé une heure trente de retard, et les grincements de dents ont crée une drôle de connivence un peu absurde. Quelques minutes après l'ado qui vient là tous les ans me racontait comment ça se passe, là dedans, et me rassurait. J'avais aussi dans un coin de ma tête G., mon petit patient de 6 ans qui en passe une tous les 6 mois, d'IRM. Ça a fini par être mon tour. Couloir moche, porte de vaisseau spatial, crispée je dis à l'infirmière c'est pas très feng chui hein? J'ai fermé les yeux tout le long et ça n'était pas si terrible. Quand la machine n'a plus eu besoin de moi j'ai atterri sur un demi-siège, mes rangs de côtes 1/1 à nouveau dans les mains. J'attendais qu'on vienne me chercher pour me dire ce qu'il y avait de beau là dedans, et un homme est venu me rejoindre sur l'échafaud. Il avait une chemise avec des flammes, mais j'avais trop envie de parler. J'ai un peu regretté quand quelques minutes plus tard il me racontait ses derniers suicides. J'étais soulagée de partir dans le bureau avec la blouse blanche du moment, et encore plus heureuse de retrouver mes trois bouclés sur le parking. On a vu l'hélicoptère décoller! Et moi mon cerveau est parfait! Il était vraiment temps d'aller chercher des sushis. 

Le lendemain les pains au chocolat étaient vraiment moins bons que ceux qu'on mange d'habitude, et ma théière me manquait. On n'était pas chez nous, mais du coup ça faisait un peu vacances. C'était presque le même air pas encore chaud des matins sur la terrasse, pendant les longs étés à la Grande-Motte. Dans le frigo j'ai trouvé de la confiture de mûres, et le pain aux graines était mieux réussi que les croissants. Sans trop se presser,on est parti. Je pensais déjà à l'après, tout près, quand ces deux jours qui sonnaient comme un empêchement à nos doses de joie quotidiennes seraient tout à fait derrière nous. "Box 6" qu'on nous a dit. C'était long dans le couloir, les enfants y faisaient la course et d'un coup on avait les chaussures des parents qu'on regarde d'un oeil un peu réprobateur. 1h de retard et notre râlerie n'était pas loin. Dans le bureau j'entends très bien, très bien, c'est parfait tout ça. Elle a un joli accent russe et elle me dit des choses dans lesquelles je pioche, elle ne nous gronde pas sur notre façon de voir la vie et la suite, et je sors sans avoir besoin de se dire qu'on se voit bientôt. Parfait, je vous dis. Vite, chez nous! Si avec ça mes anémones n'avaient pas complètement fleuri... Se sont ajoutées à la chanson des roses, de quatre couleurs différentes, et des débuts de groseille. J'oublie de me faire un thé de retour, et les enfants mangent leur repas doudou. Je ne goûte même pas à la joie qu'on ressent quand l'inquiétude est chassée, toute nourrie de mon intuition que la vie va bien, mais je suis heureuse que ce ravissement quotidien ne soit pas hypocrite. 

15 commentaires:

  1. C'est toujours aussi bon de te lire, et encore plus quand tu dis que tout va !

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    1. Comme dit si empathiquement la neurologue "ça veut pas dire que dans 5 ou 30 ans on retrouvera pas un kyste quelque part hein!" mais bon moi je choisis plutôt le chemin positif (non mais!!).

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    2. Ohlala, mais à quand des cours d'empathie et de communication pour tout le corps médical ?... Oui au chemin positif ! Je t'embrasse.

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  2. Positif toujours ! La roue tourne et le mieux finit par revenir. Trop contente que ça aille en tout cas !

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  3. Ces bonnes nouvelles sont comme une rose éclatante au parfum léger! La vie est belle dans ces moments-là, pas vrai?

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  4. Mais qu'ils sont beaux ces enfants ! ! Et ce chien !

    Et ouf oui

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  5. oui, peut-être que dans 5 ou 10 ans...mais en attendant il n'y a rien et ça c'est juste une très très bonne nouvelle!

    lolabelle

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  6. Ouille, là j'ai la gorge toute serrée et les larmes presque.
    Grosses bises de réconfort, nom de nom.

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    1. Oh non il ne faut pas, tout va bien du coup, au contraire!!

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  7. Super cette bonne nouvelle !
    Tes petits blondinets sont à croquer .

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et parce que c'est parfois frustrant de ne pas pouvoir s'en dire plus: tinoftea@gmail.com